Se faire plaiz

8h30, la vente en ligne de sous-vêtements de grande marque s’ouvre. J’avale machinalement mon Earl Grey et me pose devant mon ordinateur, décidée à renouveler ma garde Wonderbra. Avant même d’accomplir la Salât de l’aube, je dégaine ma carte bleue et choisis une dizaine d’articles, un  ensemble pour chaque occasion. Une montée d’adrénaline me saisit, je m’affale sur mon fauteuil de bureau, fière de mes achats comme un amant essoufflé après avoir assouvi un long désir pénible. Je souris, je souris bêtement : je me suis fait plaisir ! Dans 6 à 10 jours ouvrés, je vais recevoir un paquet contenant  strings, tangas, culottes brésiliennes, brassières, soutien-gorge sans armatures… Je m’extasie déjà à l’idée de les porter et défiler chez moi, sensuellement et solitairement. Soudain je me sens ridicule. J’ai passé 1h ce matin à choisir, comparer, estimer des sous-vêtements et au terme de mes achats, une pulsion vampirique s’est à nouveau emparé de mon être : encore acheter des accessoires pour la plage, une jupe fourreau, une robe à fleurs etc…. Avoir cette liberté d’acheter, et l’illusion de devenir plus sexy, plus indépendante, plus puissante dans cette société où la consommation régit nos modes de vie.

Cette expression employée pour justifier nos pulsions hédonistes me revient en tête : il faut se faire plaiz , et moi de penser à ma mère.

Jamais je ne t’ai vue te faire plaiz. Les rares mariages où tu nous trainais constituaient de rares occasions où je te voyais t’apprêter un peu, vaporiser quelques gouttes de parfum sur ta robe sétifienne, appliquer un léger tracé de rouge à lèvres pour le retirer, affirmant que ça faisait trop vulgaire. Je ne t’ai jamais vue te préparer une douceur  et la manger égoïstement sans en couper quelques morceaux et la partager avec nous. Nous faire plaisir, c’était te faire plaisir.

J’ai longtemps réfléchi au  sens de tes sacrifices, à ses dérives également, je dois avouer.

Baba et toi n’avez jamais eu à cœur et à soucis votre épanouissement personnel. Ce genre de considération moderne venait après les courses, le loyer, le nombre de pommes de terre qu’il restait pour finir le mois, les fournitures scolaires, etc…

Aujourd’hui je regarde en arrière et il me semble qu’un monde d’objets connectés, d’amoncellements de vêtements et fioritures nous éloigne de vous. Les années ont passé, il n’y a plus de factures à payer, plus de petites bouches en croissance à contenter, plus de tirelires, constituées à partir de boite de conserves, à remplir pour prévoir les coups durs. Les enfants ont grandi, ils gagnent leurs vies maintenant mais tu continues à collecter les bons de réduction des grandes surfaces, à farfouiller comme une chercheuse d’or dans les bacs des invendus ce qui pourrait servir à l’un de nous ou à l’un de nos enfants. Toujours pragmatique, toujours à la recherche de l’utile.

Il fut un temps où je te haïssais pour ça : à toute occasion, tu  avançais fièrement  qu’on trouverait moins cher ailleurs.

C’était ta manière à toi de te faire plaiz : avoir la satisfaction d’avoir fait une bonne affaire, d’avoir peu dépensé et d’avoir su conserver quelques pièces pour répondre à un besoin prochain.

Il faut vivre avec son temps, et accepter humblement d’être favorisé par ce bond générationnel. J’aime l’idée d’avoir l’espace mental pour me questionner sur la pertinence de mes besoins, sur mes envies et mes rêves. Tu n’en as pas eu l’occasion, Yemma. L’urgence de survivre, toi et tes 6 enfants dans le pays des colons a toujours prévalu. Les tressautements douloureux dont ton cœur souffrait à chaque coup dur masquaient le tintement régulier de ses battements.

A vos sacrifices !

365 jours plus longs

J’ai passé ma jeunesse entre le manque de temps et le trop plein de minutes. Le café  un poil trop froid quand le bus arrive dans 10 min; l’horloge devient compte à rebours et le bourdonnement du micro-onde prend des allures de bande originale de thriller. Incapable d’arriver à l’heure, toujours en avance, toujours en retard. Un peu à l’image de nos relations : le temps filait jusqu’aux remords et le mot excuse mettait une décennie à traverser le gosier pour arriver jusqu’ au bout de la langue. Toujours trop tard, toujours dix fois trop tard.

Et la douleur des femmes, toujours trop tôt. Pas étonnant que mes menstruations soient arrivées à reculons, mon corps ne voulait pas parce qu’il avait compris que ça faisait mal d’être une femme dans le coin. Quant à ma volonté de me sentir pousser des seins, elle était refoulée par des remontrances qui n’ont fait que fouler aux pieds ma féminité, encore, encore et encore. Tu te raseras plus tard, tu te maquilleras plus tard, tu tomberas amoureuse plus tard, tu exploreras ton corps plus tard, plus tard, plus tard, plus tard, trop tard  et merde !

Des projections d’adulte venant percuter des rêves d’ado. Quand tu te marieras deviendra le leitmotiv pour refreiner toutes nos envies.. Et ça faisait mal d’attendre pour tout et ça faisait mal de voir filer les années si vite.

A la chaleur des étés, s’ajoutait la lourdeur des secondes passées à attendre la rentrée des classes. Pas de vacances pour les pauvres comme nous, les garçons sortaient, seulement les garçons.

Et toi Yemma, qui as vu ta jeunesse s’échapper à toute allure. En assiettes, en draps, en taies d’oreiller, en tables, en chaises, en meubles bas de gamme, en murs crasseux, en vaisselle fièrement collectée, en couches  à laver, encore,  encore et encore…

Le temps c’est de l’argent, quelle plaisanterie!!! Le temps c’est du temps, de la souffrance et aucune reconnaissance!

Et en magicienne tu as transformé le cours du temps en cours d’amour, et ça coulera au-delà de ta vie, Yemma..

A ceux qui donnent de leur temps, gracieusement, que Dieu vous réserve une éternité d’amour…

Souleymane

Slimane, tu préfères dire parce que ton dialecte en a décidé ainsi. « Maman, elle ne sait ni parler arabe ni parler français » balancera Nassim, mon grand frère d’un ton moqueur. Nous, nous voulions parler le vrai arabe, celui de nos prédécesseurs de l’âge d’or de la civilisation arabo-musulmane, la langue du Coran et ses sonorités mélodieuses. Le dialecte algérien a tellement contracté l’arabe qu’il en a extrait les nuances les plus radieuses : il n’en est resté qu’un baragouinage qui prête le flanc à tous les arabophobes qui se plaisent tant à réduire la langue arabe à un ramassis de consonnes gutturales.

Mais toi, tu t’en fiches complètement de ce genre de considérations esthétiques, on a toujours dit « Slimane » et tu n’envisages pas la comparaison avec « Souleymane » parce que tu te raccroches toujours  à ce que tu connais.

Souleymane, voilà le prénom de sultan que j’ai donné à mon premier enfant. Tu le regardes avec tendresse et me pousse à la sieste pour récupérer la nuit agitée que je viens de passer: Souleymane a 4 jours.

Tu le regardes avec l’amour que tu me portes à moi, ta fille dont le cœur chavire à chaque fois qu’elle serre ce petit être dans ses bras. Tu sais quel raz de marée se met en branle dans le corps et l’âme d’une femme qui devient maman mais mieux que quiconque tu sais ce que ça fait d’être mère quand on est une femme de notre trempe. Tu vois  ta benti être maman et être la maman d’une maman c’est décupler son sentiment d’inquiétude. Tu es inquiète de me voir inquiète, fatiguée de me voir fatiguée. Et peu à peu ce sentiment de mère à fille se démultiplie et ton amour pour mon fils apparaît de jour en jour. Après tout l’amour que tu m’as donné, merci de l’aimer, lui…

 

Le don de vie

On me dit « tu ne veux pas faire une baby shower ? »  A part mon mariage, je n’ai jamais rien fêté parce que chez nous,  toutes les occasions pour faire la fête sont minées par un pessimisme et un irascible besoin d’envisager les pires scénarios. Et ces fantômes de bébés étouffés dans la matrice me font froid dans le dos. Le récit des tantes claudicantes  qui vous présentent la perte d’un enfant comme un passage obligé me hante. Qu’on veuille ou non s’en détacher, on pousse tous, abreuvés par des mythologies sur la vie. Cette vie que tant d’êtres humains ont fantasmée, éprouvée. Cette vie qui berne toutes les jeunesses et qui révèle sa vérité lorsqu’on caresse ses vieux jours. Et on devient vieux et sages et on voudrait éviter à ses descendants de subir la fuite du temps, de combattre la certitude qu’on pourra compter au-delà de la mort, de lâcher prise mais on se dit qu’ils nous prendront pour des fous ou on se dit peut être qu’il n’y a plus aucune raison de ne pas  les laisser dans leur merde. Je pense à tout ça lorsqu’un minuscule pied vient caresser une de mes côtes. Mon fils ! L’écrire est encore plus troublant que le dire ! Enfin un sens, une continuité, une vie dans une vie ! J’oscille entre sentiment de plénitude et cette angoisse de ne pas être à la hauteur du cadeau que Dieu me fait. Avoir un bébé, avoir cette occasion d’aimer inconditionnellement sans attendre en retour. Donner après avoir reçu, donner après avoir mal reçu parfois. Avoir l’illusion de posséder, en soi, le pouvoir de réparer les erreurs du passé.

J’ai cru que la grossesse serait une formidable occasion de trouver un peu de paix mais elle n’a ajouté que de la confusion dans mon esprit. Bien que le bonheur de contempler intérieurement le miracle de la vie soit incontestable, la culpabilité d’abriter une colère et une violence que je pensais avoir régurgitées, la pensée que ces démons cohabitent avec le petit être vulnérable qui se nourrit de moi m’était insoutenable.

Ne pas reproduire, ne pas reproduire, ne pas ajouter des regrets au fardeau d’amertume que je porte sur moi en permanence. Et puis, en y réfléchissant, donner la vie c’est d’un orgueil typiquement humain. On est juste un relais, mais on ne la donne pas la vie : ce fantôme qui vous égare et qui revient vous frapper de plein fouet à coup de guerre, de peurs, de trahisons et de souvenirs d’actes manqués.

Je voudrais être tout ce que tu n’as pas été Yemma, et je ne peux m’empêcher de me sentir ingrate quand je l’écris. Toi qui as tellement sacrifié et toi qui a injecté tant de douleurs dans mon sang. Il parait que les traumatismes des générations passées s’inscrivent dans le patrimoine génétique. Enfin, j’ai lu ça sur Yahoo actualités, je crois. Mais l’idée que tu incarnais à toi seule le malaise de toute une génération de femmes illettrées, frustrées par une maternité qu’elles ne conscientisaient pas, dont les corps ont été mutilés par des années de sexualité subie,  corps tantôt ignorés, tantôt moqués lorsqu’ils contrastaient avec les modèles occidentaux. J’ai l’impression de porter encore ces stigmates générationnels du grain de ma peau jusqu’au plus profond de ma chair…

 

Miséricorde

Ne m’oublie pas dans tes prières, et lorsque ton sein s’emplira d’un grain de miséricorde…

Oublie nos chagrins, oublie le besoin, la faim d’amour et nos sempiternelles discordes.

Oublie qu’on s’était aimé fougueusement et qu’un matin l’Eternel a coupé la corde.

Oublie mon visage abîmé par les gerçures du temps,  impitoyable aux hordes

De SOS lancés contre la montre,

De drames affrontés.

Et si on avait pu surmonter l’ennui et si on avait pu surmonter les pluies s’abattant sur nos vitres les jours de printemps ?

Et si on avait pu égrener le vent en s’étrennant d’une étreinte ?

Si on avait demandé pardon avant que la mort à mon cœur ne t’emprunte ?

Et si on n’avait pas changé ou si on avait changé sans s’écorcher les côtes ?

Achève-moi ou guéris-moi.

Mais dans tous les cas,

Couvre-moi

De ta miséricorde…

Si c’est tout ce qu’il nous reste….

« Sale race »

12h, le soleil irradie dans tout le quartier. Le béton enlaidit l’été et la lourde chaleur de plomb sape mon moral de petite fille. J’ai 8 ans, l’école est finie depuis deux semaines et le temps me semble bien long. Le temps me semble affreusement lourd et pesant ! Le quartier, silencieux, ressemble à une ville de Western désertée. Quelques jeunes garçons passent en survêtement pour faire une partie de foot ou aller rendre un jeu de console à un ami. Toutes les occasions sont bonnes pour sortir alors quand toi Yemma tu me demandes si je veux l’accompagner à la pharmacie, j’accepte sans broncher. La seule pharmacie du coin est bondée et tu dois juste demander si l’ordonnance est toujours valable. Tu voudrais ne pas avoir à faire la queue mais tu hésites à prendre la parole parce que tu sais que ce sera difficile de formuler ta pensée dans la langue du colon. Tu m’exposes en arabe le problème, et moi de traduire innocemment. « Vas-y Yemma si c’est juste pour demander un truc ».

Une dame, en deuxième position dans la queue,  se retourne et nous fait un grand sourire :

-Allez-y madame, si c’est juste pour un renseignement.

Alors qu’on dépasse une femme en gabardine rouge et un homme d’une soixantaine d’année qui laisse échapper des soupirs de mécontentement depuis dix minutes, ce dernier nous apostrophe violemment :

-Vous vous croyez où madame ? Tout le monde fait la queue depuis un moment.

La gentille dame intervient pour dire que c’est elle qui t’a laissée passer mais rien n’y fait. Monsieur estime qu’un renseignement prend autant de temps qu’un approvisionnement en médicaments. Il te fustige du regard. Tu interprètes immédiatement son agressivité comme une expression de son racisme de blanc que sa rougeur d’alcoolique laisse entrevoir. Tu as tellement été habituée à arracher tes droits que c’est une évidence : tu es une arabe, c’est tout ! En sortant, tu détonnes un «  sale race » sans te retourner. Un « oh » de consternation générale nous escorte. Il y avait tellement de rage et d’amertume dans ce « sale race ». Et je me suis souvent demandée ce que s’étaient dit les clients chez Monsieur B. Encore une arabe mal intégrée ? C’est étrange mais la petite fille que j’étais, avait éprouvé une jubilation à l’idée que tu sois sortie comme ça. Je te voyais héroïque parce que j’avais intégré le fait que nous étions discriminés et que cette insulte gratuite était un tour défensif légitime. Tu m’avais semblé si magistrale en sortant de ton pas pressé. Et tu n’avais même pas roulé le « r » de « race » : en une expression, dans leur langue, tu leur avais envoyé en pleine figure à ces Français de merde, ton amertume et tes revendications… J’ai compris des années plus tard qu’on se trompait de cible et que ces blancs qui venaient chercher leur médicament dans la pharmacie du quartier souffraient sûrement autant que nous de cette immigration mal gérée, qu’ils n’étaient ni responsables de la colonisation, ni du parcage des noirs et des arabes dans ces tours de béton et il m’en a fallu du temps pour me réconcilier avec ce pays, qui ne sera jamais tien mais qui est mien en définitif …..

 

 

Ils hurleront

Elles hurleront ces pauvres bêtes dont le funeste destin a calcifié les os.

Ils hurleront ces pauvres fidèles au clair de lune étincelant.

Les traques à l’aube traîtresse débuteront cinglantes.

Et celui dont le cœur contient des vœux sacrés

Jurant pourtant  mille fois aux intentions limpides

Portera  une mitre et une couronne d’épines

Et sera condamné, et sera condamné,

Regardera le ciel asséché par la honte,

Regardera les hommes et demandera des comptes.

Le silence grondera dans les sphères célestes;

Et l’humanité titubant sur la terre

Agonisera encore sans jamais disparaître.

Et ceux dont le front embrasse le sol brûlant

Voudront entendre encore le muezzin tremblant.

Ils hurleront qu’ils viennent pour propager la paix

Mais qui voudra  entendre cet affreux bourdonnement.

Le ciel une fois de plus violemment profané

Déversera des larmes en couleurs de pluie,

Lavant la face de l’homme barbouillé de sanglots,

Et ses mains ruisselantes de sang et de caillots

Agripperont la terre qui toujours est témoin

Des râles des victimes de l’orgueil des humains.

Ce jour de vieilles dames hurleront d’une même voix:

« Justice et mémoire pour tous nos sacrifiés ».

Marianne fera la manche le jupon déchiré;

L’ivrogne la débauchera comme une fille de joie.

Ce jour-là où la France notre patrie défunte

Emportera au diable laïcs, prêtres et pèlerins,

Il ne restera plus aucun homme de foi,

Il ne restera plus aucun homme de loi….

 

 

 

5 choses que seuls les enfants d’immigrés comprendront

1/ Ton pays d’origine sera ta seule destination de vacances jusqu’à tes 25 ans

L’Algérie est certes un beau pays dans lequel tu rêves de pouvoir un jour emmener tes futurs rejetons. Mais tu aimerais explorer des contrées plus lointaines et plus exotiques, adosser ta grosse tête à d’autres arbres que le palmier  fournisseur de  Deglet Nour : fruit mielleux qui alourdira davantage l’excédent de bagages à chaque retour de pèlerinage. Tu rêverais de déguster des piña colada halal en souriant à un beau gars musclé qui possède encore toutes ses dents sur une plage de sable fin. Mais non ! La gazouz tu boiras, du Laban tu dégusteras en admirant les couchers de soleil, sur le stah brûlant, chaussé de claquettes en plastique. Par Mhemed, le garagiste moustachu en marcel, tu seras demandée  en mariage après un  échange de regard unilatéral avec option  « haussement de sourcils broussailleux ».

Et ne t’avise surtout pas de te plaindre, tu risquerais d’entendre le doux son du père qui te mettrait sous le nez la facture Aigle Azur attestant qu’il a mis toutes ses économies dans ce voyage de rêve car toi qui vouli li souleil, li facances, la mousique, tu es plus que servi.  Te voilà carbonisé par le soleil algérien qui te fait siester de 13h à 18h. Tu peux toujours t’ambiancer avec du Cheb Khalass, le loveur de Sétif, un chanteur dont les paroles te feront fondre. « Apporte-moi ton verre et fais-moi boire » entonne-t-il à sa belle dans le premier couplet.

2/ Ta mère te parlera de ton mariage dès l’âge de deux ans.

Ton trousseau tu constitueras en priorité. Car c’est le mariage qui te fera entrer dans la cour des grands. « Quand tu te marieras incha’Allah » sera la phrase préférée de ta mère.

-Tes problèmes d’acné disparaîtront quand tu te marieras.

-Tu pourras sortir quand tu veux, quand tu te marieras.

-Tu pourras t’épiler les jambes quand tu te marieras.

-Tu auras un copain quand tu te marieras (ton mari quoi^^).

D’autre part, tu checkeras régulièrement ta date de validité de célibat. Plus tu t’approcheras de la trentaine, plus ton potentiel 3roussa déclinera et chaque dispute entre ta douce mère et toi sera une parfaite occasion pour te manger dans la gueule un « de toute façon, toi t’es périmée »

 

3/ Enfant, tu seras déjà un adulte

Du  « atey » tu boiras à 23 heures en regardant Canal Algérie quand tous tes petits camarades de classe auront adorablement glissé dans les bras de Morphée, bercés par  une veilleuse en forme d’étoile sur la table de chevet.

Les factures EDF-GDF tu sauras remplir en CP car il faut bien que « licoule » serve à quelque chose hein ?!

La pastèque  au marché, tu sauras négocier.

Les poupées et les camions de pompiers en jouet, tu snoberas et quand tu auras la possibilité de choisir un cadeau dans le catalogue de Noel donné par le travail de ton père, la couette molletonnée tu choisiras, sous le regard bienveillant de ton père.

4/ Aux yeux de tes parents, tu seras toujours suspect.

Tout ce que tu fais sera toujours considéré comme suspect. Le Coran sera le gage de vérité que ton tendre papounet sortira à la moindre occasion, pour vérifier ton honnêteté. Tu n’auras jamais intérêt à esquisser le moindre sourire quand il te parlera de quelque chose de sérieux au risque de te voir infliger un coup du lapin par le truchement d’une claque salée, agrémentée d’un « ti tfou dma guile ». Ta chambre sera contrôlée régulièrement par mesure de piété et ne t’avise surtout pas d’invoquer l’argument de l’intimité si tu ne veux pas engendrer encore plus de méfiance. Car le mot intimité est analysé en un millième de seconde dans la matrice cérébrale de la mère et se trouve  traduit par « elle cache quelque chose cette qahba »

5/ Ton appartement sentira toujours cette douce odeur de nourriture.

Tu sentiras toujours le couscous, l’huile, la sauce, le mafé même après une bonne douche et trois tonnes de parfum. Mais la « vie est belle » et elle ne serait pas aussi belle sans une bonne marga avec des batatas. 🙂

 

Guerres amoureuses, amours de guerre…

1,2,3 …. Qui aurait cru que je compterai les ossatures de mes flancs à travers cette peau que tu aimais tant caressée?

J’ai faim, tu as faim, nous avons faim. Bref, c’est la guerre et nous sommes du côté des infidèles mais l’un à l’autre nous demeurons fidèles. Puissions-nous vers Lui hisser notre âme à bout de bras fragiles.

Et tant qu’il y a l’amour, et tant qu’il y à la vie…enfin…..

Tu sais que la vie nous échappe et qu’on s’accroche à elle, morbides en creusant un peu plus nos pommettes et en prononçant le incha’Allah…le secours viendra…enfin

Et c’est la guerre mais l’un à l’autre nous demeurons fidèles….

Hier encore, ton regard absorbait toutes les molécules d’espoir  et tu dessinais parfois ses petits pieds, amoureusement, au prochain petit fruit de notre amour. Et nous voulions la vie car tant qu’il y a l’amour…enfin…

Et je t’aimais, je t’aime et… j’aimerais encore t’aimer demain…

On n’a jamais pu se mentir toi et moi, et même si on évoque le drap nuptial pour ne jamais chuchoter le linceul, on sait qu’on va bientôt y passer. Car même si les trous qui déforment le moindre de mes rictus  n’auront pas eu raison de ta flamme pour moi, la mort ne fait jamais de sentiments quand le pain manque à l’appel.

Alors aime-moi encore un peu, enserre mon squelette embaumé d’un parfum de jasmin, extrait d’un flacon de fragrances musquées  dont je conserve les dernières gouttes. Je continuerai à tracer un trait de khôl sur mes paupières bleuies par le froid et la faim pour que tu économises les efforts de ton désir.

Elles rient parfois les filles du voisin quand elles me voient reformer mes boucles sèches avec mes doigts. Bien que le peigne, la chair et le rimmel scintillant des jours anciens me fassent défaut, je saurai me faire belle pour toi. Ton amour est une question de vie ou de mort.. rien d’autre !

Car tant qu’il y a de l’amour, il y a de la vie.

Croise une dernière fois tes phalanges rugueuses avec mes doigts osseux. On ne s’est jamais autant aimé je crois et ton regard aux reflets aqueux  me feront peut –être oublié tout ce que cette foutue guerre m’aura arraché.

 

Il est mieux là où il est…

Je suis assise sur les marches du bâtiment B. Yemma  m’a demandé d’acheter des pois chiches chez l’épicier du centre commercial pour le couscous dominical. Et je reste assise sur les marches en regardant les passants sans vraiment les regarder. Personne ne semble s’apercevoir de ma présence. Baya hurle par la fenêtre. Ça fait une demi-heure que ses gosses  creusent des trous dans le sol et y enterrent des araignées mortes.  « Rayan, Ines, rentrez ou je viens vous chercher bessif » Ils se regardent et ricanent comme des petits diablotins en admirant leur chef d’œuvre macabre.

–  Rayane , viens on s’enterre comme cet été au bled »

-Mais t’es bête ou quoi, ça, marche avec le sable, si j’enterre ta grosse tête ici, tu clamses !

Je les regarde et un léger rictus incontrôlé se forme sur mon visage. Et puis je me dis que c’est normal qu’on s’éteigne si tôt et si vite ici quand nos  jeux d’enfants nous prédestinent à nous  jouer de la mort.

Mes yeux sont transis de peine et de froid, tellement que mes larmes  naissantes se cristallisent et me brouillent la vue en figeant mon regard.

-Bien Olfa, ça dit quoi ?

C’est Isma qui pose sa moto contre le mur de l’immeuble.

-Toi t’es bizarre, on te parle, tu ne réponds pas.

Il remonte, compose le code et s’immobilise. Il comprend, il se souvient. Les images lui reviennent sans doute en tête. Lassanna et moi remontant l’allée,  un mushaf sous le bras, quittant la madrassa ;  moi narguant mon meilleur ami  qui,  incapable de prononcer le qaf, se vexait faussement  et me frottait la tête énergiquement pour me décoiffer. Puis Lassana et moi revenant de la bibliothèque municipale après avoir bachoté nos cours de première année de fac. Lassana et Olfa, les deux enfants prodiges du tiéqar. La preuve que l’amitié homme-femme peut exister. On en avait fait des jaloux et des jalouses.

Pourtant quand j’y pense, j’ai l’air d’une veuve à la con, assise sur mes marches, paralysée par la douleur, incapable de remonter ce paquet de pois  à ma mère qui doit s’impatienter. Tu m’aurais tellement vannée vieux !

-Allah yarhmou Olf, il est bien où il est le frerot, t’inquiète ! Me balance  Isma  en laissant la porte se refermer derrière lui.  Il paiera, le fils de pute de flic qui lui a fait ça..

Ouais ouais que Dieu te fasse miséricorde parce que la vie elle s’est bien chargée de t’en priver de sa miséricorde. Putain Lassana t’étais l’espoir bordel ! Je me souviens de tes grandes dents blanches, de tes longs doigts osseux, de ta démarche de vieux sage qui faisait rire tous les petits.  Loin d’avoir la cote avec les filles, tu faisais quand même rougir Sana quand tu la croisais parce que t’étais beau et que tu n’étais pas le genre à briser des cœurs. Je ne sais même pas si tu auras connu une histoire d’amour dans ta courte vie.  Personne ne sait qui tu es et tu ne feras même pas la une des journaux parce que c’était le bordel et qu’on ne sait même pas vraiment comment tu es mort.

Alors que je rêve de toi, de nos délires, Layla passe en ajustant son foulard. Elle pose sa main sur mon épaule et dis « Olfa, y a ta mère qui t’appelle depuis tout à l’heure, rentre chez toi maintenant et va réviser »

Je ne bouge pas.

« Olfa, c’est la volonté de Dieu, ça fait dix jours maintenant, tu nous rends pas service en déprimant comme ça, bouge-toi !! »  Insiste-t-elle.

Je ne réponds pas, mais j’ai envie de lui crier :

« Layla, t’es forte, comment tu fais pour vivre sans lui ? Layla, je vais faire quoi de tous nos rêves ? Layla laisse-moi apprendre à vivre avec la douleur, la perte et ses mille promesses hurlant de douleur dans une boite entérinée. Layla, mourir jeune, c’est mourir lentement dans le temps et faire vieillir les gens qui ont placé leur espoir en nous. Layla, la mort dans ce genre de circonstances fait de nous des zombies dans une société de plus en plus malade. Lalya,  je souffre de voir mon héros sombrer dans l’oubli, et je me souviens qu’il n’est qu’une poussière dans ce cosmos de squelettes, à peine identifiables dont les pierres tombales ne sont fleuries que par le souffle consolateur de la justice divine.

Mais je ne dis rien, j’attrape mon sac de pois et je ravale ma peine.

C’est à Lui que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons.

Il y a dix jours, Lassana est mort..