« Sale race »

12h, le soleil irradie dans tout le quartier. Le béton enlaidit l’été et la lourde chaleur de plomb sape mon moral de petite fille. J’ai 8 ans, l’école est finie depuis deux semaines et le temps me semble bien long. Le temps me semble affreusement lourd et pesant ! Le quartier, silencieux, ressemble à une ville de Western désertée. Quelques jeunes garçons passent en survêtement pour faire une partie de foot ou aller rendre un jeu de console à un ami. Toutes les occasions sont bonnes pour sortir alors quand toi Yemma tu me demandes si je veux l’accompagner à la pharmacie, j’accepte sans broncher. La seule pharmacie du coin est bondée et tu dois juste demander si l’ordonnance est toujours valable. Tu voudrais ne pas avoir à faire la queue mais tu hésites à prendre la parole parce que tu sais que ce sera difficile de formuler ta pensée dans la langue du colon. Tu m’exposes en arabe le problème, et moi de traduire innocemment. « Vas-y Yemma si c’est juste pour demander un truc ».

Une dame, en deuxième position dans la queue,  se retourne et nous fait un grand sourire :

-Allez-y madame, si c’est juste pour un renseignement.

Alors qu’on dépasse une femme en gabardine rouge et un homme d’une soixantaine d’année qui laisse échapper des soupirs de mécontentement depuis dix minutes, ce dernier nous apostrophe violemment :

-Vous vous croyez où madame ? Tout le monde fait la queue depuis un moment.

La gentille dame intervient pour dire que c’est elle qui t’a laissée passer mais rien n’y fait. Monsieur estime qu’un renseignement prend autant de temps qu’un approvisionnement en médicaments. Il te fustige du regard. Tu interprètes immédiatement son agressivité comme une expression de son racisme de blanc que sa rougeur d’alcoolique laisse entrevoir. Tu as tellement été habituée à arracher tes droits que c’est une évidence : tu es une arabe, c’est tout ! En sortant, tu détonnes un «  sale race » sans te retourner. Un « oh » de consternation générale nous escorte. Il y avait tellement de rage et d’amertume dans ce « sale race ». Et je me suis souvent demandée ce que s’étaient dit les clients chez Monsieur B. Encore une arabe mal intégrée ? C’est étrange mais la petite fille que j’étais, avait éprouvé une jubilation à l’idée que tu sois sortie comme ça. Je te voyais héroïque parce que j’avais intégré le fait que nous étions discriminés et que cette insulte gratuite était un tour défensif légitime. Tu m’avais semblé si magistrale en sortant de ton pas pressé. Et tu n’avais même pas roulé le « r » de « race » : en une expression, dans leur langue, tu leur avais envoyé en pleine figure à ces Français de merde, ton amertume et tes revendications… J’ai compris des années plus tard qu’on se trompait de cible et que ces blancs qui venaient chercher leur médicament dans la pharmacie du quartier souffraient sûrement autant que nous de cette immigration mal gérée, qu’ils n’étaient ni responsables de la colonisation, ni du parcage des noirs et des arabes dans ces tours de béton et il m’en a fallu du temps pour me réconcilier avec ce pays, qui ne sera jamais tien mais qui est mien en définitif …..

 

 

Ils hurleront

Elles hurleront ces pauvres bêtes dont le funeste destin a calcifié les os.

Ils hurleront ces pauvres fidèles au clair de lune étincelant.

Les traques à l’aube traîtresse débuteront cinglantes.

Et celui dont le cœur contient des vœux sacrés

Jurant pourtant  mille fois aux intentions limpides

Portera  une mitre et une couronne d’épines

Et sera condamné, et sera condamné,

Regardera le ciel asséché par la honte,

Regardera les hommes et demandera des comptes.

Le silence grondera dans les sphères célestes;

Et l’humanité titubant sur la terre

Agonisera encore sans jamais disparaître.

Et ceux dont le front embrasse le sol brûlant

Voudront entendre encore le muezzin tremblant.

Ils hurleront qu’ils viennent pour propager la paix

Mais qui voudra  entendre cet affreux bourdonnement.

Le ciel une fois de plus violemment profané

Déversera des larmes en couleurs de pluie,

Lavant la face de l’homme barbouillé de sanglots,

Et ses mains ruisselantes de sang et de caillots

Agripperont la terre qui toujours est témoin

Des râles des victimes de l’orgueil des humains.

Ce jour de vieilles dames hurleront d’une même voix:

« Justice et mémoire pour tous nos sacrifiés ».

Marianne fera la manche le jupon déchiré;

L’ivrogne la débauchera comme une fille de joie.

Ce jour-là où la France notre patrie défunte

Emportera au diable laïcs, prêtres et pèlerins,

Il ne restera plus aucun homme de foi,

Il ne restera plus aucun homme de loi….

 

 

 

5 choses que seuls les enfants d’immigrés comprendront

1/ Ton pays d’origine sera ta seule destination de vacances jusqu’à tes 25 ans

L’Algérie est certes un beau pays dans lequel tu rêves de pouvoir un jour emmener tes futurs rejetons. Mais tu aimerais explorer des contrées plus lointaines et plus exotiques, adosser ta grosse tête à d’autres arbres que le palmier  fournisseur de  Deglet Nour : fruit mielleux qui alourdira davantage l’excédent de bagages à chaque retour de pèlerinage. Tu rêverais de déguster des piña colada halal en souriant à un beau gars musclé qui possède encore toutes ses dents sur une plage de sable fin. Mais non ! La gazouz tu boiras, du Laban tu dégusteras en admirant les couchers de soleil, sur le stah brûlant, chaussé de claquettes en plastique. Par Mhemed, le garagiste moustachu en marcel, tu seras demandée  en mariage après un  échange de regard unilatéral avec option  « haussement de sourcils broussailleux ».

Et ne t’avise surtout pas de te plaindre, tu risquerais d’entendre le doux son du père qui te mettrait sous le nez la facture Aigle Azur attestant qu’il a mis toutes ses économies dans ce voyage de rêve car toi qui vouli li souleil, li facances, la mousique, tu es plus que servi.  Te voilà carbonisé par le soleil algérien qui te fait siester de 13h à 18h. Tu peux toujours t’ambiancer avec du Cheb Khalass, le loveur de Sétif, un chanteur dont les paroles te feront fondre. « Apporte-moi ton verre et fais-moi boire » entonne-t-il à sa belle dans le premier couplet.

2/ Ta mère te parlera de ton mariage dès l’âge de deux ans.

Ton trousseau tu constitueras en priorité. Car c’est le mariage qui te fera entrer dans la cour des grands. « Quand tu te marieras incha’Allah » sera la phrase préférée de ta mère.

-Tes problèmes d’acné disparaîtront quand tu te marieras.

-Tu pourras sortir quand tu veux, quand tu te marieras.

-Tu pourras t’épiler les jambes quand tu te marieras.

-Tu auras un copain quand tu te marieras (ton mari quoi^^).

D’autre part, tu checkeras régulièrement ta date de validité de célibat. Plus tu t’approcheras de la trentaine, plus ton potentiel 3roussa déclinera et chaque dispute entre ta douce mère et toi sera une parfaite occasion pour te manger dans la gueule un « de toute façon, toi t’es périmée »

 

3/ Enfant, tu seras déjà un adulte

Du  « atey » tu boiras à 23 heures en regardant Canal Algérie quand tous tes petits camarades de classe auront adorablement glissé dans les bras de Morphée, bercés par  une veilleuse en forme d’étoile sur la table de chevet.

Les factures EDF-GDF tu sauras remplir en CP car il faut bien que « licoule » serve à quelque chose hein ?!

La pastèque  au marché, tu sauras négocier.

Les poupées et les camions de pompiers en jouet, tu snoberas et quand tu auras la possibilité de choisir un cadeau dans le catalogue de Noel donné par le travail de ton père, la couette molletonnée tu choisiras, sous le regard bienveillant de ton père.

4/ Aux yeux de tes parents, tu seras toujours suspect.

Tout ce que tu fais sera toujours considéré comme suspect. Le Coran sera le gage de vérité que ton tendre papounet sortira à la moindre occasion, pour vérifier ton honnêteté. Tu n’auras jamais intérêt à esquisser le moindre sourire quand il te parlera de quelque chose de sérieux au risque de te voir infliger un coup du lapin par le truchement d’une claque salée, agrémentée d’un « ti tfou dma guile ». Ta chambre sera contrôlée régulièrement par mesure de piété et ne t’avise surtout pas d’invoquer l’argument de l’intimité si tu ne veux pas engendrer encore plus de méfiance. Car le mot intimité est analysé en un millième de seconde dans la matrice cérébrale de la mère et se trouve  traduit par « elle cache quelque chose cette qahba »

5/ Ton appartement sentira toujours cette douce odeur de nourriture.

Tu sentiras toujours le couscous, l’huile, la sauce, le mafé même après une bonne douche et trois tonnes de parfum. Mais la « vie est belle » et elle ne serait pas aussi belle sans une bonne marga avec des batatas. 🙂

 

Guerres amoureuses, amours de guerre…

1,2,3 …. Qui aurait cru que je compterai les ossatures de mes flancs à travers cette peau que tu aimais tant caressée?

J’ai faim, tu as faim, nous avons faim. Bref, c’est la guerre et nous sommes du côté des infidèles mais l’un à l’autre nous demeurons fidèles. Puissions-nous vers Lui hisser notre âme à bout de bras fragiles.

Et tant qu’il y a l’amour, et tant qu’il y à la vie…enfin…..

Tu sais que la vie nous échappe et qu’on s’accroche à elle, morbides en creusant un peu plus nos pommettes et en prononçant le incha’Allah…le secours viendra…enfin

Et c’est la guerre mais l’un à l’autre nous demeurons fidèles….

Hier encore, ton regard absorbait toutes les molécules d’espoir  et tu dessinais parfois ses petits pieds, amoureusement, au prochain petit fruit de notre amour. Et nous voulions la vie car tant qu’il y a l’amour…enfin…

Et je t’aimais, je t’aime et… j’aimerais encore t’aimer demain…

On n’a jamais pu se mentir toi et moi, et même si on évoque le drap nuptial pour ne jamais chuchoter le linceul, on sait qu’on va bientôt y passer. Car même si les trous qui déforment le moindre de mes rictus  n’auront pas eu raison de ta flamme pour moi, la mort ne fait jamais de sentiments quand le pain manque à l’appel.

Alors aime-moi encore un peu, enserre mon squelette embaumé d’un parfum de jasmin, extrait d’un flacon de fragrances musquées  dont je conserve les dernières gouttes. Je continuerai à tracer un trait de khôl sur mes paupières bleuies par le froid et la faim pour que tu économises les efforts de ton désir.

Elles rient parfois les filles du voisin quand elles me voient reformer mes boucles sèches avec mes doigts. Bien que le peigne, la chair et le rimmel scintillant des jours anciens me fassent défaut, je saurai me faire belle pour toi. Ton amour est une question de vie ou de mort.. rien d’autre !

Car tant qu’il y a de l’amour, il y a de la vie.

Croise une dernière fois tes phalanges rugueuses avec mes doigts osseux. On ne s’est jamais autant aimé je crois et ton regard aux reflets aqueux  me feront peut –être oublié tout ce que cette foutue guerre m’aura arraché.

 

Il est mieux là où il est…

Je suis assise sur les marches du bâtiment B. Yemma  m’a demandé d’acheter des pois chiches chez l’épicier du centre commercial pour le couscous dominical. Et je reste assise sur les marches en regardant les passants sans vraiment les regarder. Personne ne semble s’apercevoir de ma présence. Baya hurle par la fenêtre. Ça fait une demi-heure que ses gosses  creusent des trous dans le sol et y enterrent des araignées mortes.  « Rayan, Ines, rentrez ou je viens vous chercher bessif » Ils se regardent et ricanent comme des petits diablotins en admirant leur chef d’œuvre macabre.

–  Rayane , viens on s’enterre comme cet été au bled »

-Mais t’es bête ou quoi, ça, marche avec le sable, si j’enterre ta grosse tête ici, tu clamses !

Je les regarde et un léger rictus incontrôlé se forme sur mon visage. Et puis je me dis que c’est normal qu’on s’éteigne si tôt et si vite ici quand nos  jeux d’enfants nous prédestinent à nous  jouer de la mort.

Mes yeux sont transis de peine et de froid, tellement que mes larmes  naissantes se cristallisent et me brouillent la vue en figeant mon regard.

-Bien Olfa, ça dit quoi ?

C’est Isma qui pose sa moto contre le mur de l’immeuble.

-Toi t’es bizarre, on te parle, tu ne réponds pas.

Il remonte, compose le code et s’immobilise. Il comprend, il se souvient. Les images lui reviennent sans doute en tête. Lassanna et moi remontant l’allée,  un mushaf sous le bras, quittant la madrassa ;  moi narguant mon meilleur ami  qui,  incapable de prononcer le qaf, se vexait faussement  et me frottait la tête énergiquement pour me décoiffer. Puis Lassana et moi revenant de la bibliothèque municipale après avoir bachoté nos cours de première année de fac. Lassana et Olfa, les deux enfants prodiges du tiéqar. La preuve que l’amitié homme-femme peut exister. On en avait fait des jaloux et des jalouses.

Pourtant quand j’y pense, j’ai l’air d’une veuve à la con, assise sur mes marches, paralysée par la douleur, incapable de remonter ce paquet de pois  à ma mère qui doit s’impatienter. Tu m’aurais tellement vannée vieux !

-Allah yarhmou Olf, il est bien où il est le frerot, t’inquiète ! Me balance  Isma  en laissant la porte se refermer derrière lui.  Il paiera, le fils de pute de flic qui lui a fait ça..

Ouais ouais que Dieu te fasse miséricorde parce que la vie elle s’est bien chargée de t’en priver de sa miséricorde. Putain Lassana t’étais l’espoir bordel ! Je me souviens de tes grandes dents blanches, de tes longs doigts osseux, de ta démarche de vieux sage qui faisait rire tous les petits.  Loin d’avoir la cote avec les filles, tu faisais quand même rougir Sana quand tu la croisais parce que t’étais beau et que tu n’étais pas le genre à briser des cœurs. Je ne sais même pas si tu auras connu une histoire d’amour dans ta courte vie.  Personne ne sait qui tu es et tu ne feras même pas la une des journaux parce que c’était le bordel et qu’on ne sait même pas vraiment comment tu es mort.

Alors que je rêve de toi, de nos délires, Layla passe en ajustant son foulard. Elle pose sa main sur mon épaule et dis « Olfa, y a ta mère qui t’appelle depuis tout à l’heure, rentre chez toi maintenant et va réviser »

Je ne bouge pas.

« Olfa, c’est la volonté de Dieu, ça fait dix jours maintenant, tu nous rends pas service en déprimant comme ça, bouge-toi !! »  Insiste-t-elle.

Je ne réponds pas, mais j’ai envie de lui crier :

« Layla, t’es forte, comment tu fais pour vivre sans lui ? Layla, je vais faire quoi de tous nos rêves ? Layla laisse-moi apprendre à vivre avec la douleur, la perte et ses mille promesses hurlant de douleur dans une boite entérinée. Layla, mourir jeune, c’est mourir lentement dans le temps et faire vieillir les gens qui ont placé leur espoir en nous. Layla, la mort dans ce genre de circonstances fait de nous des zombies dans une société de plus en plus malade. Lalya,  je souffre de voir mon héros sombrer dans l’oubli, et je me souviens qu’il n’est qu’une poussière dans ce cosmos de squelettes, à peine identifiables dont les pierres tombales ne sont fleuries que par le souffle consolateur de la justice divine.

Mais je ne dis rien, j’attrape mon sac de pois et je ravale ma peine.

C’est à Lui que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons.

Il y a dix jours, Lassana est mort..

 

De Yassine à moi au-delà des ruines

J’ai rencontré Yassine pour la première fois sur le bord d’une route. Je roulais pour aller rendre visite à mes parents quand je me suis arrêtée pour lui tendre une pièce. Il a gardé ma main dans la sienne puis il m’a  dit « que Dieu te garde ». La fatigue, l’épuisement et la tristesse n’altéraient pas la beauté de son regard émeraude.

J’ai revu Yassine plusieurs fois à l’embouchure de la A86 où les voitures défilent aussi vite que nos vies, polluant les espoirs des petites mains de mendiants miniatures qui se referment et s’ouvrent comme des cœurs affamés.

Et nous parlions franglish la plupart du temps, quand je ne composais pas avec mon dialecte algérien et  maladroit. Mes « chouia-chouia » amusaient beaucoup mon adorable ami Syrien dont les « kayfa halouki ?» avaient le sens que les « ça va ? » parisiens devraient envier.

Yassine était un réfugié de 23 ans qui avait perdu son père, sa  mère et sa petite sœur dans un bombardement à Alep. Il avait embarqué sur un petit bateau de pêcheurs puis avait traversé des pays inconnus qui l’avaient dévisagé avec un unique regard dont il s’était accoutumé, anesthésié par la guerre, paralysé par la peur, insensible au mépris car Dieu sait quand ils ne savent rien.  Puis il s’était retrouvé aux portes de la capitale du beau goût, cité  qu’il percevait comme une fourmilière de possibilités et de survie, un horizon après le chaos. Il me parlait de ses projets, poursuivre ses études de biologie ou du moins les recommencer.

Et j’ai osé lui demander comment  il trouvait la force de recommencer. Il me dit «  La vie n’est que recommencement et reconstruction, si tu savais Olfa comme j’ai mal quand je pense à mes parents, ma sœur, au café où mes amis et moi avions l’habitude de prendre le thé le soir en rêvant de l’avenir. Ma famille est auprès du Dieu, mon petit café a volé en éclats, mes amis sont morts ou disparus et l’avenir se dérobe à mes espoirs. Mais j’ai fait un long chemin jusqu’ici, il faut que j’honore la vie qui m’a été donnée »

Quand j’ai rencontré Yassine, j’ai pensé à mes propres douleurs, à mes chagrins et à la peur de ne jamais pouvoir échapper à mon passé, de ne plus jamais pouvoir aimer. Yassine était parti pour tout recommencer sans autre bagage que son espoir et ses ambitions. Dieu seul sait si ça suffirait mais….

Parfois il faut rebâtir sur des ruines, de l’humiliation, de la douleur. Nul n’est prophète en son propre pays…alors partons s’il le faut….merci Yassine pour ton courage, car oui le courage est contagieux Louange à Dieu !!!

 

Episode 4

2004

Je m’empresse de finir mon devoir de français : un début de commentaire composé sur Baudelaire, sur le poème A Une passante. Je l’ai lu une dizaine de fois pour en comprendre les moindres subtilités. Je perds ainsi mon attention et la rigueur de mon horizon de lecture. Je rêve d’amour tellement fort que ma poitrine se serre. J’aimerais t’en parler, te dire que mes cheveux, que tu enveloppes dans le kardoun tous les soirs, sont un objet de désir pour les roumi d’ici qui les convoitent dans leur nature la plus brute, frisés jusqu’à l’extrême.

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet

Et je relis ce quatrain en te regardant rouler ton cadi vers la maison. Tu n’as même pas conscience de ta démarche décadente et si peu gracieuse. Maternelle jusqu’au bout de ces souliers démarqués, tu ne pourrais pas me comprendre car ta féminité t’a été refusée et tu l’as toi-même refusée car elle te faisait peur. Si je te disais que je tag son prénom en prenant mes cours d’Histoire, tu dirais que je m’égare telle une idiote, que je ne sais pas les hommes comme toi, qui en  as subi les pires agissements, que l’honneur d’une femme c’est de n’être jamais esclave de ses sentiments. « Il peut aimer une femme aussi fort que Dieu le permet et s’en détourner en un battement de cil si une autre croise son chemin. Les autres femmes, le temps, tes complexes seront toujours plus forts que tout l’amour que tu pourras déployer pour le faire rester. C’est un combat perdu d’avance donc livre une bataille à tes penchants… »

Mais moi, je suis amoureuse Yemma, je meurs d’envie de lire mes poèmes, mais tu ne lis pas et pire tu ne saurais me lire moi. Sa peau est noire et je me ris à t’imaginer, un enfant métisse dans les bras qui t’appellerait Jedda.

Le téléphone sonne

« Allo Jam, je te dérange ? Je ferme la porte et baisse le son de mon téléphone en agitant le fer à repasser pour masquer mes chuchotements avec le bruit de la vapeur

-Ah Marvin, euh je suis un peu occupée, tu pourrais me rappeler ce soir ?

-Je voulais juste te dire merci de m’avoir aidé pour le devoir de géographie, tu es vraiment une fille bien Jam, j’aimerais bien qu’on se voit plus souvent, j’aimerais bien que…

Ne dis pas la suite Marvin, moi aussi j’aimerais bien qu’on aille au cinéma et que nos doigts se frôlent dans le paquet de popcorn, j’aimerais que tu me dises que je sens bon, j’aimerais que tes lèvres charnues se saisissent des miennes. J’aimerais que tu poses ta main sur ma gorge naissante et que tu  me révèles l’existence de courbes qui passent inaperçues à la maison. J’ai chaud en pensant à toi mais tais-toi et tais cette flamme Marvin, Yemma cette femme frigide n’est jamais très loin.

A cet âge Yemma, je te détestais car tu brisais mes rêves, mon regard fuyait le tien et toi en roulant le grain, tu l’interceptais et posais mille questions. Ta fureur masquant tes angoisses. Cette petite devient femme trop vite, qui saura panser ses blessures ? Cette petite a le nez fier, trop entêtée, elle ne pourra jamais suivre le chemin que j’ai tracé pour elle. Et l’histoire se répétera et elle m’échappera comme tout ce qui m’a échappé avant elle.

Et moi de rêver de  Marvin, de poésie, de mots d’amour. De Hip Hop, de soirées interminables, de chasteté ignorée, d’éclats de rire hyper bruyants, dérangeants et grossiers. A 15 ans, je pensais que c’était ça la vie, que cette liberté me sauverait de toi, de tes crises, de ta tyrannie, de ce trône de désespoir sur lequel tu plaçais ton assise. Je savais si peu de toi et toi, tu en savais encore moins. Si tu avais su, on aurait pu s’aimer un peu plus tôt, si j’avais su, j’aurais pu te pardonner un peu plus tôt.

 

Je suis Bagdad

Je suis Bagdad, autrefois j’étais belle et courtisée dans un ce harem sauvage et impitoyable, j’ai brillé.

Citée de la paix, j’ai enfanté palais et mille et un artistes au cœur généreux, ma renommée n’avait d’égal que mon charme imparable.

J’ai connu des heures de gloire, mon aura couchée sur un parterre de soie, les voyageurs aguerris venaient à moi, hypnotisés par mes atours.

Princesse infortunée, on m’a attaquée mais j’ai gardé en mon sein la force de me relever.

Princesse déchue, humiliée et éventrée, je n’ai plus rien à donner, alors on se détourne de moi et qui se souvient de la sublime Bagdad aux multiples secrets en langue perse ou en langue arabe.

Je suis Bagdad, pauvre mendiante aux sublimes haillons, tu détournes le regard de ma chair ensanglantée. Enlaidie par la haine, enlaidie par la guerre, je resterai Bagdad…

 

 

A celle qui devine mes larmes

Je te regarde préparer la soupe de rupture du jeûne avec lassitude et amour. Des années que tu la prépares cette soupe et son goût change toujours au gré de tes instincts. Un peu plus de coriandre et un peu moins de frik  ce soir car tu sais que je viens dîner avec vous. Tu es la maîtresse de la cuisine et tu jongles avec les épices qui parfument l’air et parfois on ressort humectés par les délicieuses vapeurs du Sud. Je n’ai pas vraiment faim ce soir mais tu abondes mon bol de chorba avec ce même geste lent par lequel tu cherches à contrer ma maigreur naissante. Mange, mange, mange, regarde toi, tu es maigre. Je n’ai pas faim Yemma mais tu me forceras à manger, parce que tu es impuissante quand je souffre, tu ne sais même pas trouver les mots justes. Tu as toujours été maladroite et je tiens de toi ces élans d’amour et de haine qui caractérisent ceux qui se laissent submerger par leurs éclats d’âmes. Mais tu as bon cœur et les actes ne valent que par les intentions donc je pardonne les écarts de tes mots.  Je suis triste ce soir, et tu le sais, tu le sens et tu voudrais habiter ma peine pour qu’elle me laisse vivre en paix à jamais. Tu es l’unique personne au monde à vouloir faire ça pour moi : souffrir à ma place. Tu devines mes larmes même lorsqu’elles prennent la forme de cordes qui enserrent mon cœur et m’ôtent le droit de crier. Tu entends ces cris et tu ne le supportes pas, donc tu t’isoles pour ne plus voir celle que tu as mis au monde hier, trembler d’affronter demain. Je vois tes mains gercées se lever pour implorer le Très-Haut  et je vois ton visage se déformer par des larmes et je t’entends invoquer de la paix pour moi. Tu dis: je ne veux rien d’autre que la paix pour elle

Amour au beur noir

beur noirLa première fois qu’on s’est vu, j’avais un œil au beurre noir. Tout le monde m’avait jusqu’alors demandé « Qu’est ce qui t’est arrivé ? ». Mais toi, inconnu dépourvu de tact, tu as franchement osé: « Qui vous a fait ça ? » Et moi, au tac au tac de répondre: « Ca y est, je suis une arabe, direct j’ai l’air d’une femme battue? » Tu m’as avoué quelques semaines plus tard que tu avais voulu jouer le mec protecteur pour m’approcher, mais la lionne a vite baissé la garde face à mon charme, tu te plaisais à raconter à notre commun entourage. Et même si c’est vrai, je te réponds que tu me faisais aucun effet dans ton tee-shirt moulax et que les renois, à la base, c’est pas mon truc.

Et c’est comme ça qu’on  fonctionnait, toi et moi : concours de punchlines, défi amoureux, pics courroucés de jalousie et un brin de tendresse entre deux combats de regard. Un amour profond  et sauvage, se refusant tous les clichés du couple rebeu/ renoi. Aucun de nous ne représentait pour l’autre un fantasme inassouvi d’un quelconque interdit de banlieue. Tu avais toujours craqué pour les blondes et moi je n’avais jamais aimé aucun homme…… à part mon père.

Mais tu étais différent. Tu ne listais jamais ce que tu aimais chez moi. Tu m’observais des heures durant,  amoureusement,  sans laisser échapper le moindre compliment. Et je savais que tu savais que je t’aimais dans le silence, sans le verbe de trop qui veut tout dire et qui ne veut rien dire à la fois. Tu imposais ta présence sans jamais gêner, et lorsqu’on se quittait, tu ne partais pas avant d’avoir entendu le grincement de la serrure de chez moi. Romantique à souhait, tu m’écrivais des poèmes peuls sur mes recueils de poèmes français, car tu voulais que je sois tienne et que ta langue soit un peu mienne aussi. J’en ai très peu su à ton sujet mais je savais que tu serais là chaque fois que mon regard hagard chercherait un peu d’horizon humain.

Avec toi, je ne me sentais pas belle, je l’étais, incontestablement !

Et que tu étais beau ! C’est drôle, aucun de tes traits n’est particulièrement délicat mais ton visage incarne l’harmonie parfaite entre le viril et l’enfant : Un sourire puissant, un regard franc et les dents du bonheur me faisant tomber dans tes bras toujours un peu plus.

Tu ne parlais jamais de moi à l’extérieur mais tout ton entourage savait qui j’étais. Il a toujours parlé de ses ex mais toi, il n’ose pas en parler : il ne veut pas montrer qu’il a peur. De te perdre…

Tu ne montrais jamais tes craintes, tes doutes concernant notre histoire. Tu ne voulais pas rendre ça réel. Un jour, après une dispute, je t’ai balancé « Tu me crois acquise, c’est pour ça que tu fais le malin, je te déteste » Tu as ri et tu m’as répondu « Toi la rebelle du FLN, acquise ? Toujours prête à balancer une grenade et à t’enfuir, toi t’es tout sauf acquise ». Et on riait, mon Dieu qu’est ce qu’on riait et ça nous sauvait des disputes, de l’hostilité des autres, de l’amertume que ton teint ébène faisait apparaître sur les visages maures. Du moins, ça nous a sauvés un moment puis Souley est redevenu Souley et Olfa a repris le chemin de la solitude.

Et quand tu me croises, tu ne souris plus, tu sais bien que j’ai le cœur au beur noir et tu ne demandes pas car tu sais très bien qui m’a fait ça !