1970

1970

Tu admires la perfection de ses petits pieds, son nez régulier, et ses pommettes aux reflets rosés. Tu admires le fruit de ce mariage, de ta patience et de ta fécondité. Ils ne diront plus el 3agra (la femme stérile) quand tu pénétreras dans une pièce  faisant  entendre ton Kholkhel cliquetant entre tes chevilles si délicates. La Mère ne tournera pas son regard tordu vers ton ventre lorsqu’on annoncera la grossesse d’une des filles de Sidi Okba. Tu ne seras plus la femme au ventre sec et aux entrailles paresseuses. Tu as assumé tout le poids de la culpabilité Yemma en faisant mine d’oublier sagement que c’est le Très-Haut qui choisit si la graine semée donnera naissance à une fleur. Mais cette fois-ci, tu la regardes et le monde entier semble disparaître, benti tu l’appelleras quelques heures avant que le prénom de Fatiha ne soit validé par la Mère. Fatiha, certains diront l’ouverture, je dirais l’issue. Car elle sera une protection contre la solitude, une alliée dans ce reptilarium.

Trois jours plus tard, tu as perdu le statut de l’accouchée, la tamina est remplacée par le t3am mortuaire. Qui aurait cru que quelques jours sépareraient la naissance de la mort et par conséquent ton ennui de ton désespoir ? Tu as compris que les soirées festives chez Jeddi, où tu frappais le sol terreux des dominos qui faisaient ta gloire auprès de ce père tant admiré, sont révolues à jamais. Tu as compris que la vie de femme commence vraiment entre souffrance et rage de survivre.

Chaque femme vient te saluer en pleurant et en invoquant ta patience dans cette épreuve. Puis arrive Yamina, la femme de ton beau-frère. Elle est très respectée et comme toujours, son arrivée ne laisse aucune des femmes de l’assistance funèbre, dans ses chuchotements. Elle toise toutes les rivales adossées au mur et se précipite vers la Mère pour  lui baiser le front, rituel de respect avant de siéger au milieu des femmes, vêtues d’un drapé noir masquant leur bouche.

Tu es obligée de la saluer même si tu meurs d’envie de ne pas le faire. Mais ta sœur Latra te retire le couscoussier des mains. Va saluer ta belle-sœur, sinon tout le monde pensera que tu es jalouse. A contrecœur, tu l’embrasses et t’assoies à côté d’elle en lui servant un verre de Laban. Elle te présente ses condoléances et tourne sa main de façon à te faire voir sa paume. A-t-elle vraiment osé en ce jour si funeste ? Est-ce vraiment un rond de henna qui est tatoué sur sa paume ? Peut-elle se réjouir de la mort de ta douce Fatiha ?

Elle retourne sa main et laisse retomber un pan de ce Heyk de telle sorte qu’on aperçoive plus que le bout de ses doigts. C’est la loi du vice qui règne ici, et c’est quand tu sens les sanglots te nouer la voix que tu te ressaisis car il ne faut surtout pas montrer qu’elle a aggravé ton deuil. Tu te lèves dignement et tu parcours la pièce en invoquant le ciel de te faire grâce et de te donner un fils….

 

 

 

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