Y aura toujours une connasse

Peu importe où j’ai traîné mes pattes de rebeu mal dans sa peau, y a toujours eu une connasse sur mon chemin. Toujours une meuf sûre d’elle pour te briser tes rêves, toujours une experte en matière de couple pour te dire que ton homme  te trompe sûrement, toujours une belle-sœur pour te faire prendre conscience contre ton gré que ta vie c’est de la merde.

Tout a commencé au collège, alors que mes rêves arrachaient Lucas de son sommeil pour l’intégrer au mien. Comme toute bouffonne  qui se respecte un  peu, j’avais griffonné son prénom en veillant à dessiner délicatement un petit cœur au-dessus du « i ». J’étais cependant décidée à préserver ma flamme de tous les commérages et de tous les encouragements de beurettes, qui s’aviseraient de me faire des clins d’œil lorsqu’il s’approcherait de moi, en murmurant des « tiens vla ton mec » ou même pire,  en me proposant leurs services de maquerelles, certifiées par le « haut conseil des sorcières blondes platine avec du henna sur les doigts de pieds hors période de l’Aid ». Non choukrane, vraiment très peu pour moi. Donc je disais, je voulais garder l’identité du Jules portugais de mes rêves bah… dans mes rêves en fait ! Mais c’était sans compter l’espionnage sans merci de Linda, une fille qui était tellement jalouse de mes bons résultats,  qu’elle cumulait grippe sur grippe et qu’elle s’entraînait depuis le CP à prononcer le fameux « cheh » pour le détonner le jour de la chute de la grande Olfa. Donc à force d’espionnages effrénés, elle sut enfin pourquoi j’étais en état de beug émotionnel  toutes les dix minutes.

«  Olfa, laisse tomber il aime Laura

-Laura la grosse de 3ième D

-Oui, tu comprends, elle, elle a des fesses. Mais  toi  t’as du charme Olfa, hein… »

Après avoir mesuré l’épaisseur de mon derrière avec un rapporteur, je suis partie  demander à Selim (mon broth’a) s’il me trouvait bien pourvue. Ce dernier ne manqua pas de m’allumer en me comparant à une lune  « belle et lumineuse de loin, mais dégueulasse et pleine de cratères de près ». Lui et sa tête de mouche lépreuse, il pouvait bien se garder de faire ce  genre de commentaires. Bref, après quelques jours de gros complexes, Lucas  m’invita au cinéma en m’avouant qu’il craquait pour moi depuis des semaines. Cette idylle ne dura que jusqu’au moment où je m’aperçus qu’il était totalement débile et qu’il pensait que Pythagore était  encore vivant. Néanmoins, la première connasse de ma vie, avait failli me persuader que j’étais bonne pour les oubliettes. BITCH !!!

Cet épisode ne fut suivi que de connasseries en tout genre : la copine qui te dit qu’il n’y a pas que le physique qui compte sous-entendant ta laideur évidente, la collègue de bureau de ton mari qui a préparé un cake pour les collègues,  juste pour montrer qu’elle sait faire des gâteaux, après t’avoir entendu dire au repas de Noël que tu étais une piètre cuisinière . Pathétique !!!! Il y a plusieurs types de connasses mais elles ont toujours un objectif guidé par la jalousie : te pourrir l’existence.

Ma copine Liv se charge de sa connasse en répondant par connasserie. La sienne s’appelle Julie, c’est sa collègue. Tu vois, ce genre de femmes que tout le monde adore parce que tellement sympathique, qui fait de la natation synchronisée, qui porte un petit blouson en cuir, un carré plongeant et qui dit toujours qu’elle préfère rester  naturelle,  toisant ton trait de eyeliner aussi régulier que son seum. La fille qui fait des scones aux noix de pécan et qui dit à tout le monde qu’elle a fait ça « vite fait », alors qu’il est évident  qu’elle a placé les noix avec minutie pendant mille ans. Quand elle sort son tupperware décoré par des coccinelles, Liv garde son calme, refuse avec classe et une pointe de mépris, qui veulent dire « tes scones ne me tentent pas du tout » Mais ce que Julie ne sait pas, c’est que Liv en pique un dès que la conasse est partie,  parce qu’il faut avouer qu’ils sont pas mal ses scones. Notre potentiel de conasserie est dépassé par notre gourmandise. Car en bonnes bouffonnes, nous on mange, on grossit, on rigole spontanément, on pleure quand quelqu’un souffre, même quand il s’agit d’une connasse mais on ne vit pas par procuration. La connasse voudra toujours ta vie, ton mec, tes cheveux, et parfois même juste ta bonté et ton enthousiasme.

 

 

 

 

Episode 1

1969

J-2  avant le grand jour. Tes pieds sont dans la bassine d’eau chaude et Jedda, ta mère, frotte vigoureusement tes talons rugueux pour en faire disparaître les cornes jaunies. Etrange comme tes pieds m’ont toujours attendrie. Ils sont petits, fins et rêches à l’inverse du reste de ton corps. Tu as toujours eu la peau très douce, et quand petite, je te massais le dos, j’aimais m’attarder sur tes épaules rondes et accueillantes. Je me suis toujours dit que tu devais être extrêmement désirable à l’âge de rosée. Toi, tu me répondais toujours modestement que quelques hommes s’attardaient sur toi, lorsque tu passais dans le souk pour aller acheter des « chiklettes » et que certaines femmes te regardaient tresser la longue natte, qui venait caresser tes reins avant de sortir du hammam. C’est à cette occasion qu’elle te repéra. Elle, qui était si respectée à Sidi Okba, elle qui avait eu le courage d’élever ses cinq enfants après le décès de son mari. Elle n’aimait pas beaucoup le hammam car c’était un lieu où son caractère mutique était moqué par ces nouvelles jeunes femmes, qui ne connaissaient pas le respect des aînées. Ces  écervelées qui racontent leurs histoires d’amour dans l’espace de purification. Mais toi Yemma, tu étais différente, tu recueilles l’eau dans l’écuelle  et tu verses ta source sur les épaules de ta sœur Latra à qui tu frottes le dos avec une vigueur qui lui plaît beaucoup à elle, celle qui deviendra tour à tour ta belle-mère, ta marâtre, ta protectrice et dont la haine produira le fruit amer du ressentiment dont la liqueur t’aigrira un peu trop vide. Elle plisse ses petits yeux maléfiques et se murmure à elle-même « c’est la plus agile des trois, il me la faut, je perds peu à peu mes forces et je dois continuer à tenir ma maison ». Voilà ce que son opportunisme de droit l’avait amené à remarquer. Quant à ta beauté, la perfection de tes lèvres, la finesse rigoureuse de ton nez et ton cheveu soyeux, ils ne seraient qu’un appât pour amadouer le fils. Ici on parle de féminité naissante, de puberté, d’adolescence, de désirs, de choix de vie. Je t’en parle parfois et tu souris car tu te souviens de tes quinze ans volés et de ces préoccupations des femmes de l’autre monde, préoccupations que tu n’auras jamais eu le luxe d’avoir.