A celle qui devine mes larmes

Je te regarde préparer la soupe de rupture du jeûne avec lassitude et amour. Des années que tu la prépares cette soupe et son goût change toujours au gré de tes instincts. Un peu plus de coriandre et un peu moins de frik  ce soir car tu sais que je viens dîner avec vous. Tu es la maîtresse de la cuisine et tu jongles avec les épices qui parfument l’air et parfois on ressort humectés par les délicieuses vapeurs du Sud. Je n’ai pas vraiment faim ce soir mais tu abondes mon bol de chorba avec ce même geste lent par lequel tu cherches à contrer ma maigreur naissante. Mange, mange, mange, regarde toi, tu es maigre. Je n’ai pas faim Yemma mais tu me forceras à manger, parce que tu es impuissante quand je souffre, tu ne sais même pas trouver les mots justes. Tu as toujours été maladroite et je tiens de toi ces élans d’amour et de haine qui caractérisent ceux qui se laissent submerger par leurs éclats d’âmes. Mais tu as bon cœur et les actes ne valent que par les intentions donc je pardonne les écarts de tes mots.  Je suis triste ce soir, et tu le sais, tu le sens et tu voudrais habiter ma peine pour qu’elle me laisse vivre en paix à jamais. Tu es l’unique personne au monde à vouloir faire ça pour moi : souffrir à ma place. Tu devines mes larmes même lorsqu’elles prennent la forme de cordes qui enserrent mon cœur et m’ôtent le droit de crier. Tu entends ces cris et tu ne le supportes pas, donc tu t’isoles pour ne plus voir celle que tu as mis au monde hier, trembler d’affronter demain. Je vois tes mains gercées se lever pour implorer le Très-Haut  et je vois ton visage se déformer par des larmes et je t’entends invoquer de la paix pour moi. Tu dis: je ne veux rien d’autre que la paix pour elle

Amour au beur noir

beur noirLa première fois qu’on s’est vu, j’avais un œil au beurre noir. Tout le monde m’avait jusqu’alors demandé « Qu’est ce qui t’est arrivé ? ». Mais toi, inconnu dépourvu de tact, tu as franchement osé: « Qui vous a fait ça ? » Et moi, au tac au tac de répondre: « Ca y est, je suis une arabe, direct j’ai l’air d’une femme battue? » Tu m’as avoué quelques semaines plus tard que tu avais voulu jouer le mec protecteur pour m’approcher, mais la lionne a vite baissé la garde face à mon charme, tu te plaisais à raconter à notre commun entourage. Et même si c’est vrai, je te réponds que tu me faisais aucun effet dans ton tee-shirt moulax et que les renois, à la base, c’est pas mon truc.

Et c’est comme ça qu’on  fonctionnait, toi et moi : concours de punchlines, défi amoureux, pics courroucés de jalousie et un brin de tendresse entre deux combats de regard. Un amour profond  et sauvage, se refusant tous les clichés du couple rebeu/ renoi. Aucun de nous ne représentait pour l’autre un fantasme inassouvi d’un quelconque interdit de banlieue. Tu avais toujours craqué pour les blondes et moi je n’avais jamais aimé aucun homme…… à part mon père.

Mais tu étais différent. Tu ne listais jamais ce que tu aimais chez moi. Tu m’observais des heures durant,  amoureusement,  sans laisser échapper le moindre compliment. Et je savais que tu savais que je t’aimais dans le silence, sans le verbe de trop qui veut tout dire et qui ne veut rien dire à la fois. Tu imposais ta présence sans jamais gêner, et lorsqu’on se quittait, tu ne partais pas avant d’avoir entendu le grincement de la serrure de chez moi. Romantique à souhait, tu m’écrivais des poèmes peuls sur mes recueils de poèmes français, car tu voulais que je sois tienne et que ta langue soit un peu mienne aussi. J’en ai très peu su à ton sujet mais je savais que tu serais là chaque fois que mon regard hagard chercherait un peu d’horizon humain.

Avec toi, je ne me sentais pas belle, je l’étais, incontestablement !

Et que tu étais beau ! C’est drôle, aucun de tes traits n’est particulièrement délicat mais ton visage incarne l’harmonie parfaite entre le viril et l’enfant : Un sourire puissant, un regard franc et les dents du bonheur me faisant tomber dans tes bras toujours un peu plus.

Tu ne parlais jamais de moi à l’extérieur mais tout ton entourage savait qui j’étais. Il a toujours parlé de ses ex mais toi, il n’ose pas en parler : il ne veut pas montrer qu’il a peur. De te perdre…

Tu ne montrais jamais tes craintes, tes doutes concernant notre histoire. Tu ne voulais pas rendre ça réel. Un jour, après une dispute, je t’ai balancé « Tu me crois acquise, c’est pour ça que tu fais le malin, je te déteste » Tu as ri et tu m’as répondu « Toi la rebelle du FLN, acquise ? Toujours prête à balancer une grenade et à t’enfuir, toi t’es tout sauf acquise ». Et on riait, mon Dieu qu’est ce qu’on riait et ça nous sauvait des disputes, de l’hostilité des autres, de l’amertume que ton teint ébène faisait apparaître sur les visages maures. Du moins, ça nous a sauvés un moment puis Souley est redevenu Souley et Olfa a repris le chemin de la solitude.

Et quand tu me croises, tu ne souris plus, tu sais bien que j’ai le cœur au beur noir et tu ne demandes pas car tu sais très bien qui m’a fait ça !