Il est mieux là où il est…

Je suis assise sur les marches du bâtiment B. Yemma  m’a demandé d’acheter des pois chiches chez l’épicier du centre commercial pour le couscous dominical. Et je reste assise sur les marches en regardant les passants sans vraiment les regarder. Personne ne semble s’apercevoir de ma présence. Baya hurle par la fenêtre. Ça fait une demi-heure que ses gosses  creusent des trous dans le sol et y enterrent des araignées mortes.  « Rayan, Ines, rentrez ou je viens vous chercher bessif » Ils se regardent et ricanent comme des petits diablotins en admirant leur chef d’œuvre macabre.

–  Rayane , viens on s’enterre comme cet été au bled »

-Mais t’es bête ou quoi, ça, marche avec le sable, si j’enterre ta grosse tête ici, tu clamses !

Je les regarde et un léger rictus incontrôlé se forme sur mon visage. Et puis je me dis que c’est normal qu’on s’éteigne si tôt et si vite ici quand nos  jeux d’enfants nous prédestinent à nous  jouer de la mort.

Mes yeux sont transis de peine et de froid, tellement que mes larmes  naissantes se cristallisent et me brouillent la vue en figeant mon regard.

-Bien Olfa, ça dit quoi ?

C’est Isma qui pose sa moto contre le mur de l’immeuble.

-Toi t’es bizarre, on te parle, tu ne réponds pas.

Il remonte, compose le code et s’immobilise. Il comprend, il se souvient. Les images lui reviennent sans doute en tête. Lassanna et moi remontant l’allée,  un mushaf sous le bras, quittant la madrassa ;  moi narguant mon meilleur ami  qui,  incapable de prononcer le qaf, se vexait faussement  et me frottait la tête énergiquement pour me décoiffer. Puis Lassana et moi revenant de la bibliothèque municipale après avoir bachoté nos cours de première année de fac. Lassana et Olfa, les deux enfants prodiges du tiéqar. La preuve que l’amitié homme-femme peut exister. On en avait fait des jaloux et des jalouses.

Pourtant quand j’y pense, j’ai l’air d’une veuve à la con, assise sur mes marches, paralysée par la douleur, incapable de remonter ce paquet de pois  à ma mère qui doit s’impatienter. Tu m’aurais tellement vannée vieux !

-Allah yarhmou Olf, il est bien où il est le frerot, t’inquiète ! Me balance  Isma  en laissant la porte se refermer derrière lui.  Il paiera, le fils de pute de flic qui lui a fait ça..

Ouais ouais que Dieu te fasse miséricorde parce que la vie elle s’est bien chargée de t’en priver de sa miséricorde. Putain Lassana t’étais l’espoir bordel ! Je me souviens de tes grandes dents blanches, de tes longs doigts osseux, de ta démarche de vieux sage qui faisait rire tous les petits.  Loin d’avoir la cote avec les filles, tu faisais quand même rougir Sana quand tu la croisais parce que t’étais beau et que tu n’étais pas le genre à briser des cœurs. Je ne sais même pas si tu auras connu une histoire d’amour dans ta courte vie.  Personne ne sait qui tu es et tu ne feras même pas la une des journaux parce que c’était le bordel et qu’on ne sait même pas vraiment comment tu es mort.

Alors que je rêve de toi, de nos délires, Layla passe en ajustant son foulard. Elle pose sa main sur mon épaule et dis « Olfa, y a ta mère qui t’appelle depuis tout à l’heure, rentre chez toi maintenant et va réviser »

Je ne bouge pas.

« Olfa, c’est la volonté de Dieu, ça fait dix jours maintenant, tu nous rends pas service en déprimant comme ça, bouge-toi !! »  Insiste-t-elle.

Je ne réponds pas, mais j’ai envie de lui crier :

« Layla, t’es forte, comment tu fais pour vivre sans lui ? Layla, je vais faire quoi de tous nos rêves ? Layla laisse-moi apprendre à vivre avec la douleur, la perte et ses mille promesses hurlant de douleur dans une boite entérinée. Layla, mourir jeune, c’est mourir lentement dans le temps et faire vieillir les gens qui ont placé leur espoir en nous. Layla, la mort dans ce genre de circonstances fait de nous des zombies dans une société de plus en plus malade. Lalya,  je souffre de voir mon héros sombrer dans l’oubli, et je me souviens qu’il n’est qu’une poussière dans ce cosmos de squelettes, à peine identifiables dont les pierres tombales ne sont fleuries que par le souffle consolateur de la justice divine.

Mais je ne dis rien, j’attrape mon sac de pois et je ravale ma peine.

C’est à Lui que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons.

Il y a dix jours, Lassana est mort..