A celle qui devine mes larmes

Je te regarde préparer la soupe de rupture du jeûne avec lassitude et amour. Des années que tu la prépares cette soupe et son goût change toujours au gré de tes instincts. Un peu plus de coriandre et un peu moins de frik  ce soir car tu sais que je viens dîner avec vous. Tu es la maîtresse de la cuisine et tu jongles avec les épices qui parfument l’air et parfois on ressort humectés par les délicieuses vapeurs du Sud. Je n’ai pas vraiment faim ce soir mais tu abondes mon bol de chorba avec ce même geste lent par lequel tu cherches à contrer ma maigreur naissante. Mange, mange, mange, regarde toi, tu es maigre. Je n’ai pas faim Yemma mais tu me forceras à manger, parce que tu es impuissante quand je souffre, tu ne sais même pas trouver les mots justes. Tu as toujours été maladroite et je tiens de toi ces élans d’amour et de haine qui caractérisent ceux qui se laissent submerger par leurs éclats d’âmes. Mais tu as bon cœur et les actes ne valent que par les intentions donc je pardonne les écarts de tes mots.  Je suis triste ce soir, et tu le sais, tu le sens et tu voudrais habiter ma peine pour qu’elle me laisse vivre en paix à jamais. Tu es l’unique personne au monde à vouloir faire ça pour moi : souffrir à ma place. Tu devines mes larmes même lorsqu’elles prennent la forme de cordes qui enserrent mon cœur et m’ôtent le droit de crier. Tu entends ces cris et tu ne le supportes pas, donc tu t’isoles pour ne plus voir celle que tu as mis au monde hier, trembler d’affronter demain. Je vois tes mains gercées se lever pour implorer le Très-Haut  et je vois ton visage se déformer par des larmes et je t’entends invoquer de la paix pour moi. Tu dis: je ne veux rien d’autre que la paix pour elle

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