365 jours plus longs

J’ai passé ma jeunesse entre le manque de temps et le trop plein de minutes. Le café  un poil trop froid quand le bus arrive dans 10 min; l’horloge devient compte à rebours et le bourdonnement du micro-onde prend des allures de bande originale de thriller. Incapable d’arriver à l’heure, toujours en avance, toujours en retard. Un peu à l’image de nos relations : le temps filait jusqu’aux remords et le mot excuse mettait une décennie à traverser le gosier pour arriver jusqu’ au bout de la langue. Toujours trop tard, toujours dix fois trop tard.

Et la douleur des femmes, toujours trop tôt. Pas étonnant que mes menstruations soient arrivées à reculons, mon corps ne voulait pas parce qu’il avait compris que ça faisait mal d’être une femme dans le coin. Quant à ma volonté de me sentir pousser des seins, elle était refoulée par des remontrances qui n’ont fait que fouler aux pieds ma féminité, encore, encore et encore. Tu te raseras plus tard, tu te maquilleras plus tard, tu tomberas amoureuse plus tard, tu exploreras ton corps plus tard, plus tard, plus tard, plus tard, trop tard  et merde !

Des projections d’adulte venant percuter des rêves d’ado. Quand tu te marieras deviendra le leitmotiv pour refreiner toutes nos envies.. Et ça faisait mal d’attendre pour tout et ça faisait mal de voir filer les années si vite.

A la chaleur des étés, s’ajoutait la lourdeur des secondes passées à attendre la rentrée des classes. Pas de vacances pour les pauvres comme nous, les garçons sortaient, seulement les garçons.

Et toi Yemma, qui as vu ta jeunesse s’échapper à toute allure. En assiettes, en draps, en taies d’oreiller, en tables, en chaises, en meubles bas de gamme, en murs crasseux, en vaisselle fièrement collectée, en couches  à laver, encore,  encore et encore…

Le temps c’est de l’argent, quelle plaisanterie!!! Le temps c’est du temps, de la souffrance et aucune reconnaissance!

Et en magicienne tu as transformé le cours du temps en cours d’amour, et ça coulera au-delà de ta vie, Yemma..

A ceux qui donnent de leur temps, gracieusement, que Dieu vous réserve une éternité d’amour…

Il est mieux là où il est…

Je suis assise sur les marches du bâtiment B. Yemma  m’a demandé d’acheter des pois chiches chez l’épicier du centre commercial pour le couscous dominical. Et je reste assise sur les marches en regardant les passants sans vraiment les regarder. Personne ne semble s’apercevoir de ma présence. Baya hurle par la fenêtre. Ça fait une demi-heure que ses gosses  creusent des trous dans le sol et y enterrent des araignées mortes.  « Rayan, Ines, rentrez ou je viens vous chercher bessif » Ils se regardent et ricanent comme des petits diablotins en admirant leur chef d’œuvre macabre.

–  Rayane , viens on s’enterre comme cet été au bled »

-Mais t’es bête ou quoi, ça, marche avec le sable, si j’enterre ta grosse tête ici, tu clamses !

Je les regarde et un léger rictus incontrôlé se forme sur mon visage. Et puis je me dis que c’est normal qu’on s’éteigne si tôt et si vite ici quand nos  jeux d’enfants nous prédestinent à nous  jouer de la mort.

Mes yeux sont transis de peine et de froid, tellement que mes larmes  naissantes se cristallisent et me brouillent la vue en figeant mon regard.

-Bien Olfa, ça dit quoi ?

C’est Isma qui pose sa moto contre le mur de l’immeuble.

-Toi t’es bizarre, on te parle, tu ne réponds pas.

Il remonte, compose le code et s’immobilise. Il comprend, il se souvient. Les images lui reviennent sans doute en tête. Lassanna et moi remontant l’allée,  un mushaf sous le bras, quittant la madrassa ;  moi narguant mon meilleur ami  qui,  incapable de prononcer le qaf, se vexait faussement  et me frottait la tête énergiquement pour me décoiffer. Puis Lassana et moi revenant de la bibliothèque municipale après avoir bachoté nos cours de première année de fac. Lassana et Olfa, les deux enfants prodiges du tiéqar. La preuve que l’amitié homme-femme peut exister. On en avait fait des jaloux et des jalouses.

Pourtant quand j’y pense, j’ai l’air d’une veuve à la con, assise sur mes marches, paralysée par la douleur, incapable de remonter ce paquet de pois  à ma mère qui doit s’impatienter. Tu m’aurais tellement vannée vieux !

-Allah yarhmou Olf, il est bien où il est le frerot, t’inquiète ! Me balance  Isma  en laissant la porte se refermer derrière lui.  Il paiera, le fils de pute de flic qui lui a fait ça..

Ouais ouais que Dieu te fasse miséricorde parce que la vie elle s’est bien chargée de t’en priver de sa miséricorde. Putain Lassana t’étais l’espoir bordel ! Je me souviens de tes grandes dents blanches, de tes longs doigts osseux, de ta démarche de vieux sage qui faisait rire tous les petits.  Loin d’avoir la cote avec les filles, tu faisais quand même rougir Sana quand tu la croisais parce que t’étais beau et que tu n’étais pas le genre à briser des cœurs. Je ne sais même pas si tu auras connu une histoire d’amour dans ta courte vie.  Personne ne sait qui tu es et tu ne feras même pas la une des journaux parce que c’était le bordel et qu’on ne sait même pas vraiment comment tu es mort.

Alors que je rêve de toi, de nos délires, Layla passe en ajustant son foulard. Elle pose sa main sur mon épaule et dis « Olfa, y a ta mère qui t’appelle depuis tout à l’heure, rentre chez toi maintenant et va réviser »

Je ne bouge pas.

« Olfa, c’est la volonté de Dieu, ça fait dix jours maintenant, tu nous rends pas service en déprimant comme ça, bouge-toi !! »  Insiste-t-elle.

Je ne réponds pas, mais j’ai envie de lui crier :

« Layla, t’es forte, comment tu fais pour vivre sans lui ? Layla, je vais faire quoi de tous nos rêves ? Layla laisse-moi apprendre à vivre avec la douleur, la perte et ses mille promesses hurlant de douleur dans une boite entérinée. Layla, mourir jeune, c’est mourir lentement dans le temps et faire vieillir les gens qui ont placé leur espoir en nous. Layla, la mort dans ce genre de circonstances fait de nous des zombies dans une société de plus en plus malade. Lalya,  je souffre de voir mon héros sombrer dans l’oubli, et je me souviens qu’il n’est qu’une poussière dans ce cosmos de squelettes, à peine identifiables dont les pierres tombales ne sont fleuries que par le souffle consolateur de la justice divine.

Mais je ne dis rien, j’attrape mon sac de pois et je ravale ma peine.

C’est à Lui que nous appartenons et c’est à Lui que nous retournerons.

Il y a dix jours, Lassana est mort..

 

A celle qui devine mes larmes

Je te regarde préparer la soupe de rupture du jeûne avec lassitude et amour. Des années que tu la prépares cette soupe et son goût change toujours au gré de tes instincts. Un peu plus de coriandre et un peu moins de frik  ce soir car tu sais que je viens dîner avec vous. Tu es la maîtresse de la cuisine et tu jongles avec les épices qui parfument l’air et parfois on ressort humectés par les délicieuses vapeurs du Sud. Je n’ai pas vraiment faim ce soir mais tu abondes mon bol de chorba avec ce même geste lent par lequel tu cherches à contrer ma maigreur naissante. Mange, mange, mange, regarde toi, tu es maigre. Je n’ai pas faim Yemma mais tu me forceras à manger, parce que tu es impuissante quand je souffre, tu ne sais même pas trouver les mots justes. Tu as toujours été maladroite et je tiens de toi ces élans d’amour et de haine qui caractérisent ceux qui se laissent submerger par leurs éclats d’âmes. Mais tu as bon cœur et les actes ne valent que par les intentions donc je pardonne les écarts de tes mots.  Je suis triste ce soir, et tu le sais, tu le sens et tu voudrais habiter ma peine pour qu’elle me laisse vivre en paix à jamais. Tu es l’unique personne au monde à vouloir faire ça pour moi : souffrir à ma place. Tu devines mes larmes même lorsqu’elles prennent la forme de cordes qui enserrent mon cœur et m’ôtent le droit de crier. Tu entends ces cris et tu ne le supportes pas, donc tu t’isoles pour ne plus voir celle que tu as mis au monde hier, trembler d’affronter demain. Je vois tes mains gercées se lever pour implorer le Très-Haut  et je vois ton visage se déformer par des larmes et je t’entends invoquer de la paix pour moi. Tu dis: je ne veux rien d’autre que la paix pour elle

Un peu de home sweet homme

 

Coup de téléphone surprenant à 23h de ma cousine Zahira. J’entends des larmes étouffées par des sanglots ravalés. Elle chuchote, je ne comprends rien. Je comprends difficilement qu’elle a mal à la mâchoire, qu’elle veut que je passe la voir car elle ne veut pas rester toute seule. Elle n’arrive pas à reprendre son souffle. Je déboule chez elle en furie, sa mère me fait signe de monter dans sa chambre sans faire de bruits. Je la trouve au fond de la pièce, un rouleau de sopalin à la main et un sac de haricots surgelés lui comprimant la joue droite. Elle m’explique : son frère lui a asséné un violent coup de poing parce qu’il l’a aperçue avec son mec au centre commercial. Et il n’aurait pas si bien accompli son devoir fraternel s’il ne l’avait pas gratifiée d’un élégant « sale pute » en repartant rejoindre sa bande de potes écervelés.

-Zahira, j’attends qu’il rentre, je vais lui défoncer sa petite gueule de fumeur de chicha fruitée.

-Non Olfa, s’il-te-plait, ce serait pire après, et il va s’en prendre à toi.

-Oh mais qu’il essaie, s’il a la violence facile, j’ai la barre de fer docile moi !

Bon, c’est vrai que je suis une sauvage et que ma réaction était certainement tout aussi débile que la sienne mais j’avais une telle rage de voir que personne mais personne n’avait l’intention de réagir. Mais pire que ça, je savais que  la brute allait rentrer chez elle  à 2h du mat, se souvenant entre deux verres d’oasis alcoolisés qu’elle a une famille. Pendant ce temps, Razika chercherait un peu de paix dans un sommeil tuméfié.

Le lendemain, je vois une ancienne copine du quartier à qui je raconte cette histoire, persuadée naïvement que la solidarité féminine aurait raison d’un trouble cérébral causé par une perte de neurones qui avait fait d’elle une… hmara (désolée,  c’est le seul mot qui m’est venu à l’esprit).

« Ouais je comprends Olfa, elle me fait pitié Zahira meskina mais c’est son frère wesh, c’est pas son mec. En plus, s’il l’a frappée, c’est qu’il l’aime, elle aussi pourquoi elle se balade avec son mec ? Elle se fait tricardiser devant tout le monde. Elle respecte personne aussi, wesh ! »

En dépit de la redondance agaçante du mot wesh dans cette discussion stérile, je n’ai été scandalisée que par le contenu misérable de son discours… enfin de sa pensée …enfin des trucs qui sont sortis de sa tête quoi !

Alors si je comprends bien, le lien fraternel  lui conférerait  un passe-violence éducatif qui en plus s’avère être un gage d’amour. Donc en gros, je peux distribuer des droites aux gens que j’aime puis ignorer la douleur causée par mes coups.

Si je comprends bien, elle l’avait bien cherché puisqu’elle s’était baladée avec son petit copain au centre-ville, menaçant l’honneur familial. Ok ! Donc quand il prend un abonnement chez Michetonneuse + et qu’il drague tout ce qui ressemble de près ou de loin à un porte-fesses dans la rue, j’ai le droit de lui flanquer une raclée pour  le remettre sur les rails ?

Putain, mais on ne sauve pas l’honneur de sa sœur en lui flanquant une droite. Déjà, il n’y a rien à sauver. Elle a un petit copain, elle ne vient pas de gagner le concours national de lap danse. Et si tu désapprouves le choix de ta sœur par amour, dis-le-lui ! Avec amour bordel !

Ce message s’adresse à toi, frère dont les violences sont passées sous silence. Tu n’as aucun droit sur ta sœur. Elle ne porte pas le poids de ta réputation sur les épaules. Commence déjà par te montrer respectable, et le respect s’imposera ! Il te voit !  Il connaît le contenu des poitrines. Et dans la tienne, il y a un peu trop de haine et de jugements, là  où il devrait y avoir de la douceur et de la compassion.

On parle beaucoup de violences conjugales, mais on ne parle pas de ces gifles, ces crachats humiliants, ces coups de poings donnés pour un port de décolleté, un texto de mec intercepté, une bouffe mal assaisonnée. Tout ça sous les yeux d’une mère endolorie mais complice et d’un père qui a retiré sa casquette de père lorsqu’il a mis au monde un champion du monde de  lâcheté , qui ne voit plus toute la souffrance qui végète sous le toit qu’il a pourtant  vaillamment  construit.

A ces sœurs, jugées dehors et jugées chez elles : un peu de « Home, sweet homme » !!!

Tu m’aimes en Dieu, ou tu m’aimes tout court?

Je t’aime tout court. Mais genre tellement. Le soir, je retiens quelques minutes mon souffle pour m’emplir d’une douleur, me la faire familière et me désemplir un peu de toi. Le monde entier pourrait vanter ma beauté que je ne voudrais que tes doigts saisissant ma chevelure rebelle.  Le monde pourrait te dire étranger que je te voudrais mien. Je t’aime démesurément dans l’interdit, mon amour dépasse les liens sacrés mais je sens qu’Il ne m’interdit pas de t’aimer. Olfa, tu es immature, la vie ce n’est pas ça, la vie c’est se marier, avoir des enfants, avoir une vie stable. Je tangue sur des rivages gravés dans un monde de stabilité, je vais au boulot en titubant comme une alcoolique incomprise, loup-garou resté figé dans son apparence de paria à la lumière du jour. Toujours un peu trop passionnée, toujours un peu trop sensible dans ce monde où les apparences règnent, glorieusement !

Il ne faut pas l’aimer ! Il ne faut pas l’aimer ! Je psalmodie ces paroles d’êtres qui m’aiment, bien-pensants, bienfaisants !  Mais l’empreinte de ta main me ronge l’épaule comme un membre fantôme. Un peu de volonté, Olfa, tu es faible. Oui, oui, je sors ce soir avec des amis, on va se changer les idées. Et dans chaque éclat de sourire, il y aura  ce goût amer infligeant à l’espoir la désillusion des dépressifs.

A qui tu penses Olfa ? Je ne réponds même pas, ma gorge enserrée déglutit un grommèlement. Je dis « personne » mais personne ne sait … ça ne se dit pas qu’on aime, et ça se dit encore moins que je t’aime toi.

Et même le destin n’est pas assez costaud face à l’infortune que notre histoire incarne. Dans l’au-delà sinon ? Va pour l’au-delà, en attendant, j’aurai eu le temps de voir défiler mille saisons d’amour sans jamais voir éclore le bonheur…

Tirade de la mère-Le Roi des Connards

La mère, seule

Seigneur, pourquoi ces filles ? Elles qui auraient dû être mes alliées. Elles qui devraient me donner leurs âmes. J’ai déchiré mon ventre 5 fois pour mettre ces enfants au monde. Tu m’as pris deux fils et m’en as laissé qu’un seul. Et tu m’as donné ces filles ingrates. Je les aime pourtant si fort mais elles voudront toujours se liguer contre moi. Mariée à 17 ans, il est rentré dans la chambre et je n’étais encore qu’une enfant. Papa me racontait des contes mozabites le soir sur le toit, on comptait les étoiles et il chuchotait jusqu’à ce que mon cœur ralentisse. C’était une belle journée, je lavais le linge avec Safia, ma petite sœur chérie. Les matinées du Sud nous brûlaient le dos mais on se rafraichissait à grandes jetées d’eau, enfantines, cristallines. La vie était pure. C’était une belle journée, on m’a ensuite lavée jusqu’à la surface du vagin, on m’a épilé le corps avec du sucre brûlant. Les youyous sont devenus de plus en plus inaudibles et il est entré dans la chambre. Après cela,  tous mes souvenirs d’enfance ont disparu. Et aujourd’hui me voilà seule, mes propres filles me tournent le dos, elles qui ont droit à l’éducation, elles ne me font pas confiance. Qui mieux que moi pourrait les comprendre ? C’est un monde d’hommes et de même qu’il a pénétré ma chambre comme un voleur, il gagnera toujours. C’est un monde d’hommes et elles veulent régner.

Projet mise en scène- Le Roi des connards

« On a pas commis un crime Loula, on a tué personne. Ma douce, tu m’as comprise? C’est nous les assassinées, les écorchées, les violées. On s’est même pas défendues, on s’est même pas débattus. Regarde tes mains Loula comme elles sont blanches et pures. Regarde le ciel, Il ne voit aucun crime, il voit deux âmes perdues au bord du précipice. C’était soit on le tuait ce fils de chienne, soit on sautait. Sur ma vie, Loula, je ne sauterai jamais »

Maïssanne et Loula, deux soeurs assassinent leur frère et cachent le corps dans la maison familiale. La disparition du frère libère la parole des femmes dans une culture sexiste et atrocement violente!