Elf francs

Tu as 22 ans, et tu sors de la clinique après avoir mis au monde le premier de tes 6 enfants. Le froid de ce pays aggrave ton sentiment de solitude. Là-bas les femmes en suite de couches sont des reines. Pas de mères ni de sœurs pour te préparer la tamina de rigueur au saut du lit quand on a accompli ce prodige : avoir un fils ! On est en 1975,  les hommes sont encore largement exemptés de toutes les tâches ingrates et quant à celles que l’on devrait faire naturellement par amour, on peut dire que  l’évidence amoureuse n’est pas à l’ordre du jour.

Tant pis, tu t’acclimates de plus en plus et tu évites de penser à ce qu’aurait pu être ta vie ou comment les tâches pourraient être équitables. Tu sens que c’est profondément injuste mais à quoi bon…

La chaleur de France n’est pas la même que celle de Biskra : tu étouffes dans cet immeuble porte d’Ivry, en rangeant les petits vêtements de ce premier enfant quand quelqu’un frappe à ta porte. C’est probablement Warda, la voisine qui vient te féliciter ou alors Mme Coulibaly qui vient chercher son courrier chez toi depuis que sa boite aux lettres a été saccagée.

Fadela, mabrouk 3alik, 3ala slamtek

Ghalya t’entoure de ses larges épaules recouvertes d’une fourrure ridicule, en clinquant ses bijoux en or. Elle t’informe, toute la famille sera là d’une minute à l’autre. La famille de cœur : ceux qui viennent de notre petit village de Sidi Okba et qui ont émigré ensemble, un groupe de couples d’amis qui préservent nos traditions. Ces femmes avec qui tu aimes écouter El harrachi en te plaignant des souffrances d’EL ghorba (l’exil). Il n’y a pas le moindre film sur le sujet et tu ne lis pas donc il reste les effluves sonores de chaabi et vos soupirs en sirotant le café.

Visite à l’improviste comme toutes les visites chez nous. On ne prévient pas, on n’envisage même pas que l’on puisse déranger. Tu avais prévu de faire du rangement mais tu dois assumer ton rôle de femme de maison. Il est 16h et il est impensable de ne pas exiger de  tes invités qu’ils restent dîner. Tu aimerais tellement mieux te reposer et bercer le trésor qui te regarde en tordant sa bouille de nouveau-né. Mais non, et tu te dis, tout passe : la patience est mère de sagesse.

Ghalya ne tarit pas d’éloge sur le bébé, elle le soupèse comme si c’était un trophée puis le repose négligemment en te racontant que son beau-frère a fait l’acquisition d’une épicerie au village et que le meskin n’arrive pas à joindre les deux bouts. Elle secoue la tête en feignant une compassion exagérée et à chaque fin de roulement de tête, elle fait craquer une coque de cacahuète entre ses dents grises. Tu écoutes à moitié en réfléchissant à ce que tu vas bien pouvoir cuisiner. Quoi que tu fasses, il te faut des légumes et de la viande. Or, il n’y a que quelques pommes de terre, des oignons et des fèves séchées. Ce qui aurait suffi à faire un couscous aux patates et au lait, mais il est hors de question que tu te ridiculises en servant le plat du pauvre.

Tu as un plan de secours : cette petite boite en ferraille qui contient des économies de bout de chandelle prévues pour les cas de crises de ce genre.

Rien ! Il n’y a plus la moindre pièce dans la tirelire. Tu es d’ores et déjà furieuse. Qu’a-t-il fait de la seule chose que tu possèdes en propre ? Ces misérables francs que tu collectes fièrement te révélant à toi-même ton potentiel d’indépendance. Comment a-t-il osé ?

Tu bouillonnes en attendant son retour et encore plus lorsqu’en rentrant, il t’explique qu’il a prêté la somme d’argent à Miloud, un cousin éloigné qui a dû faire réparer la voiture avec laquelle il va travailler.

-Eh bien, va demander à Miloud de faire le repas avec ce qu’il y a dans le frigo.

– Arrête Fatema, les invités arrivent dans quelques minutes, fais preuve d’un peu de retenue et prépare avec ce qu’on a. Ils ne viennent pas pour manger.

-Ils ne viennent pas pour manger ? Et quand on critiquera ta femme dans tout Sidi Okba disant qu’elle a servi de la semoule au lait à ses invités, tu feras preuve de retenue ?

Tu finis par te calmer, tu enfiles ta jellaba et cours demander aux deux seules voisines algériennes de l’immeuble, susceptibles de comprendre ta situation sans te juger. Finalement, tu as sauvé ta réputation mais la fin de la soirée a un goût d’âpre défaite. Tu as eu le dernier mot sans obtenir un mot d’excuse ni une once de reconnaissance conjugale. Patience, ce sera le mot qui rythmera toutes les crises que tu devras affronter. Tu n’auras de cesse de répéter que tout passe avec la patience mais quand c’est ta vie qui passe dans les trous usés de cette passoire qui te sert à filtrer les mauvais souvenirs, est-ce qu’il ne vaut pas mieux tout faire valser ? On n’est jamais légitime pour juger les choix de ses géniteurs mais tu auras toujours cette forme d’admiration mêlée à une sincère empathie : j’aurais juste voulu te voir saisir ta vie entre tes douces mains, la presser et en boire le nectar. Ainsi, aurais-tu pu vieillir un peu moins vite

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