Episode 1

1969

J-2  avant le grand jour. Tes pieds sont dans la bassine d’eau chaude et Jedda, ta mère, frotte vigoureusement tes talons rugueux pour en faire disparaître les cornes jaunies. Etrange comme tes pieds m’ont toujours attendrie. Ils sont petits, fins et rêches à l’inverse du reste de ton corps. Tu as toujours eu la peau très douce, et quand petite, je te massais le dos, j’aimais m’attarder sur tes épaules rondes et accueillantes. Je me suis toujours dit que tu devais être extrêmement désirable à l’âge de rosée. Toi, tu me répondais toujours modestement que quelques hommes s’attardaient sur toi, lorsque tu passais dans le souk pour aller acheter des « chiklettes » et que certaines femmes te regardaient tresser la longue natte, qui venait caresser tes reins avant de sortir du hammam. C’est à cette occasion qu’elle te repéra. Elle, qui était si respectée à Sidi Okba, elle qui avait eu le courage d’élever ses cinq enfants après le décès de son mari. Elle n’aimait pas beaucoup le hammam car c’était un lieu où son caractère mutique était moqué par ces nouvelles jeunes femmes, qui ne connaissaient pas le respect des aînées. Ces  écervelées qui racontent leurs histoires d’amour dans l’espace de purification. Mais toi Yemma, tu étais différente, tu recueilles l’eau dans l’écuelle  et tu verses ta source sur les épaules de ta sœur Latra à qui tu frottes le dos avec une vigueur qui lui plaît beaucoup à elle, celle qui deviendra tour à tour ta belle-mère, ta marâtre, ta protectrice et dont la haine produira le fruit amer du ressentiment dont la liqueur t’aigrira un peu trop vide. Elle plisse ses petits yeux maléfiques et se murmure à elle-même « c’est la plus agile des trois, il me la faut, je perds peu à peu mes forces et je dois continuer à tenir ma maison ». Voilà ce que son opportunisme de droit l’avait amené à remarquer. Quant à ta beauté, la perfection de tes lèvres, la finesse rigoureuse de ton nez et ton cheveu soyeux, ils ne seraient qu’un appât pour amadouer le fils. Ici on parle de féminité naissante, de puberté, d’adolescence, de désirs, de choix de vie. Je t’en parle parfois et tu souris car tu te souviens de tes quinze ans volés et de ces préoccupations des femmes de l’autre monde, préoccupations que tu n’auras jamais eu le luxe d’avoir.

 

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