Episode 4

2004

Je m’empresse de finir mon devoir de français : un début de commentaire composé sur Baudelaire, sur le poème A Une passante. Je l’ai lu une dizaine de fois pour en comprendre les moindres subtilités. Je perds ainsi mon attention et la rigueur de mon horizon de lecture. Je rêve d’amour tellement fort que ma poitrine se serre. J’aimerais t’en parler, te dire que mes cheveux, que tu enveloppes dans le kardoun tous les soirs, sont un objet de désir pour les roumi d’ici qui les convoitent dans leur nature la plus brute, frisés jusqu’à l’extrême.

La rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
Une femme passa, d’une main fastueuse
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet

Et je relis ce quatrain en te regardant rouler ton cadi vers la maison. Tu n’as même pas conscience de ta démarche décadente et si peu gracieuse. Maternelle jusqu’au bout de ces souliers démarqués, tu ne pourrais pas me comprendre car ta féminité t’a été refusée et tu l’as toi-même refusée car elle te faisait peur. Si je te disais que je tag son prénom en prenant mes cours d’Histoire, tu dirais que je m’égare telle une idiote, que je ne sais pas les hommes comme toi, qui en  as subi les pires agissements, que l’honneur d’une femme c’est de n’être jamais esclave de ses sentiments. « Il peut aimer une femme aussi fort que Dieu le permet et s’en détourner en un battement de cil si une autre croise son chemin. Les autres femmes, le temps, tes complexes seront toujours plus forts que tout l’amour que tu pourras déployer pour le faire rester. C’est un combat perdu d’avance donc livre une bataille à tes penchants… »

Mais moi, je suis amoureuse Yemma, je meurs d’envie de lire mes poèmes, mais tu ne lis pas et pire tu ne saurais me lire moi. Sa peau est noire et je me ris à t’imaginer, un enfant métisse dans les bras qui t’appellerait Jedda.

Le téléphone sonne

« Allo Jam, je te dérange ? Je ferme la porte et baisse le son de mon téléphone en agitant le fer à repasser pour masquer mes chuchotements avec le bruit de la vapeur

-Ah Marvin, euh je suis un peu occupée, tu pourrais me rappeler ce soir ?

-Je voulais juste te dire merci de m’avoir aidé pour le devoir de géographie, tu es vraiment une fille bien Jam, j’aimerais bien qu’on se voit plus souvent, j’aimerais bien que…

Ne dis pas la suite Marvin, moi aussi j’aimerais bien qu’on aille au cinéma et que nos doigts se frôlent dans le paquet de popcorn, j’aimerais que tu me dises que je sens bon, j’aimerais que tes lèvres charnues se saisissent des miennes. J’aimerais que tu poses ta main sur ma gorge naissante et que tu  me révèles l’existence de courbes qui passent inaperçues à la maison. J’ai chaud en pensant à toi mais tais-toi et tais cette flamme Marvin, Yemma cette femme frigide n’est jamais très loin.

A cet âge Yemma, je te détestais car tu brisais mes rêves, mon regard fuyait le tien et toi en roulant le grain, tu l’interceptais et posais mille questions. Ta fureur masquant tes angoisses. Cette petite devient femme trop vite, qui saura panser ses blessures ? Cette petite a le nez fier, trop entêtée, elle ne pourra jamais suivre le chemin que j’ai tracé pour elle. Et l’histoire se répétera et elle m’échappera comme tout ce qui m’a échappé avant elle.

Et moi de rêver de  Marvin, de poésie, de mots d’amour. De Hip Hop, de soirées interminables, de chasteté ignorée, d’éclats de rire hyper bruyants, dérangeants et grossiers. A 15 ans, je pensais que c’était ça la vie, que cette liberté me sauverait de toi, de tes crises, de ta tyrannie, de ce trône de désespoir sur lequel tu plaçais ton assise. Je savais si peu de toi et toi, tu en savais encore moins. Si tu avais su, on aurait pu s’aimer un peu plus tôt, si j’avais su, j’aurais pu te pardonner un peu plus tôt.

 

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