Episode 3

2006

Je viens d’avoir mon bac, c’est la fête à la maison, et tout le monde a été invité pour célébrer l’événement. Tu es tellement fière de ta petite dernière, « el mazouzia » comme tu la surnommes depuis le berceau. Je suis un peu honteuse de voir comme tout le monde est heureux pour moi. Je sais dans le fond qu’avoir son bac en France n’est pas un grand exploit et qu’au regard de mon parcours scolaire précédent, c’était une évidence que je l’aie. Pour toi, c’est une fierté et tu ne tardes pas à composer l’indicatif 00213 pour crier à Khalti Messaouda que ta benti a eu son bac.. « Eh oui ma sœur, nous on n’a pas pu lire c’est Dieu qui l’a voulu mais ma fille elle va être instruite.. ». Messaouda me félicite avec une pointe d’amertume. Là-bas, on fête l’entrée en 6ième  et son fils a repassé son bac trois fois sans parvenir à décrocher le fameux diplôme.

Quittant l’effervescence de la fête, j’appelle un de mes amis pour savoir comment il compte  fêter l’événement. Eddie me dit qu’ils vont aller faire un bowling. J’ai très envie d’y aller mais je sais pertinemment que la réponse des aînés sera négative. Je m’approche de toi Yemma. Tu es de dos, tu pétris la pâte et je vois la graisse de tes bras se balancer  à chaque mouvement exécuté. Tu me terrifies Yemma et j’ai horreur de me retrouver dans cette position où je vais devoir te demander quelque chose. Tu auras toujours une bonne raison pour refuser et tu risques d’être excédée par le simple fait que je pose la question. Je déteste ta façon de me voir devenir une femme. On ne regarde pas à travers le même prisme : je vois une jeune femme aspirant à mille horizons de liberté, tu vois un petit pion à manipuler sur l’échiquier familial. Je vois une eau fuyante et rusée quand tu vois une argile à malaxer pour lui donner une apparence rigide et glaireuse à la fois.

Tu te retournes enfin et tu me souries en me tendant un morceau de pâte. « Entraîne- toi benti, tu as 18 ans, la prochaine étape après le bac, c’est le mariage ». Je me saisis du morceau de pâte qui enlace mes doigts. « Mets de la farine, sinon tu pourras rien faire avec ». A ce moment, je sens mon portable vibrer dans ma poche droite. « On vient te chercher dans 10 min. Eddie ». Le temps presse, il faut que je trouve une solution. Je me décide enfin à prononcer un mot d’une voix étranglée : « Yemma ?…. ».

« C’est le soir, y aura des garçons ? ». J’ai très peu de temps pour décider si je dois te  dire la vérité ou s’il vaut mieux te mentir. Mais Eddie vient me chercher en voiture, je ne peux pas lui dire que ma mère ne doit pas le voir au risque que je sois punie. Pour qui passerais-je ? Une fille séquestrée par des parents moyenâgeux ?! Je voudrais passer pour une fille cool et libre. Je suis dans l’impasse donc je te réponds qu’il y aura bien des garçons mais que …

Tu refuses catégoriquement et ce malgré toutes mes tentatives pour t’expliquer comment ça fonctionne en France. Rien à faire, tu n’iras pas Benti !

Je me sens terriblement privée de jouissance et de liberté, et je t’en veux Yemma ! Ma propre mère me fait du mal, injustement. Je n’ai pas envie de comprendre ton vécu, tes raisons, tes propres frustrations responsables de tes aigreurs. J’ai 18 ans, je n’ai pas à comprendre.

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