Le don de vie

On me dit « tu ne veux pas faire une baby shower ? »  A part mon mariage, je n’ai jamais rien fêté parce que chez nous,  toutes les occasions pour faire la fête sont minées par un pessimisme et un irascible besoin d’envisager les pires scénarios. Et ces fantômes de bébés étouffés dans la matrice me font froid dans le dos. Le récit des tantes claudicantes  qui vous présentent la perte d’un enfant comme un passage obligé me hante. Qu’on veuille ou non s’en détacher, on pousse tous, abreuvés par des mythologies sur la vie. Cette vie que tant d’êtres humains ont fantasmée, éprouvée. Cette vie qui berne toutes les jeunesses et qui révèle sa vérité lorsqu’on caresse ses vieux jours. Et on devient vieux et sages et on voudrait éviter à ses descendants de subir la fuite du temps, de combattre la certitude qu’on pourra compter au-delà de la mort, de lâcher prise mais on se dit qu’ils nous prendront pour des fous ou on se dit peut être qu’il n’y a plus aucune raison de ne pas  les laisser dans leur merde. Je pense à tout ça lorsqu’un minuscule pied vient caresser une de mes côtes. Mon fils ! L’écrire est encore plus troublant que le dire ! Enfin un sens, une continuité, une vie dans une vie ! J’oscille entre sentiment de plénitude et cette angoisse de ne pas être à la hauteur du cadeau que Dieu me fait. Avoir un bébé, avoir cette occasion d’aimer inconditionnellement sans attendre en retour. Donner après avoir reçu, donner après avoir mal reçu parfois. Avoir l’illusion de posséder, en soi, le pouvoir de réparer les erreurs du passé.

J’ai cru que la grossesse serait une formidable occasion de trouver un peu de paix mais elle n’a ajouté que de la confusion dans mon esprit. Bien que le bonheur de contempler intérieurement le miracle de la vie soit incontestable, la culpabilité d’abriter une colère et une violence que je pensais avoir régurgitées, la pensée que ces démons cohabitent avec le petit être vulnérable qui se nourrit de moi m’était insoutenable.

Ne pas reproduire, ne pas reproduire, ne pas ajouter des regrets au fardeau d’amertume que je porte sur moi en permanence. Et puis, en y réfléchissant, donner la vie c’est d’un orgueil typiquement humain. On est juste un relais, mais on ne la donne pas la vie : ce fantôme qui vous égare et qui revient vous frapper de plein fouet à coup de guerre, de peurs, de trahisons et de souvenirs d’actes manqués.

Je voudrais être tout ce que tu n’as pas été Yemma, et je ne peux m’empêcher de me sentir ingrate quand je l’écris. Toi qui as tellement sacrifié et toi qui a injecté tant de douleurs dans mon sang. Il parait que les traumatismes des générations passées s’inscrivent dans le patrimoine génétique. Enfin, j’ai lu ça sur Yahoo actualités, je crois. Mais l’idée que tu incarnais à toi seule le malaise de toute une génération de femmes illettrées, frustrées par une maternité qu’elles ne conscientisaient pas, dont les corps ont été mutilés par des années de sexualité subie,  corps tantôt ignorés, tantôt moqués lorsqu’ils contrastaient avec les modèles occidentaux. J’ai l’impression de porter encore ces stigmates générationnels du grain de ma peau jusqu’au plus profond de ma chair…

 

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