« Sale race »

12h, le soleil irradie dans tout le quartier. Le béton enlaidit l’été et la lourde chaleur de plomb sape mon moral de petite fille. J’ai 8 ans, l’école est finie depuis deux semaines et le temps me semble bien long. Le temps me semble affreusement lourd et pesant ! Le quartier, silencieux, ressemble à une ville de Western désertée. Quelques jeunes garçons passent en survêtement pour faire une partie de foot ou aller rendre un jeu de console à un ami. Toutes les occasions sont bonnes pour sortir alors quand toi Yemma tu me demandes si je veux l’accompagner à la pharmacie, j’accepte sans broncher. La seule pharmacie du coin est bondée et tu dois juste demander si l’ordonnance est toujours valable. Tu voudrais ne pas avoir à faire la queue mais tu hésites à prendre la parole parce que tu sais que ce sera difficile de formuler ta pensée dans la langue du colon. Tu m’exposes en arabe le problème, et moi de traduire innocemment. « Vas-y Yemma si c’est juste pour demander un truc ».

Une dame, en deuxième position dans la queue,  se retourne et nous fait un grand sourire :

-Allez-y madame, si c’est juste pour un renseignement.

Alors qu’on dépasse une femme en gabardine rouge et un homme d’une soixantaine d’année qui laisse échapper des soupirs de mécontentement depuis dix minutes, ce dernier nous apostrophe violemment :

-Vous vous croyez où madame ? Tout le monde fait la queue depuis un moment.

La gentille dame intervient pour dire que c’est elle qui t’a laissée passer mais rien n’y fait. Monsieur estime qu’un renseignement prend autant de temps qu’un approvisionnement en médicaments. Il te fustige du regard. Tu interprètes immédiatement son agressivité comme une expression de son racisme de blanc que sa rougeur d’alcoolique laisse entrevoir. Tu as tellement été habituée à arracher tes droits que c’est une évidence : tu es une arabe, c’est tout ! En sortant, tu détonnes un «  sale race » sans te retourner. Un « oh » de consternation générale nous escorte. Il y avait tellement de rage et d’amertume dans ce « sale race ». Et je me suis souvent demandée ce que s’étaient dit les clients chez Monsieur B. Encore une arabe mal intégrée ? C’est étrange mais la petite fille que j’étais, avait éprouvé une jubilation à l’idée que tu sois sortie comme ça. Je te voyais héroïque parce que j’avais intégré le fait que nous étions discriminés et que cette insulte gratuite était un tour défensif légitime. Tu m’avais semblé si magistrale en sortant de ton pas pressé. Et tu n’avais même pas roulé le « r » de « race » : en une expression, dans leur langue, tu leur avais envoyé en pleine figure à ces Français de merde, ton amertume et tes revendications… J’ai compris des années plus tard qu’on se trompait de cible et que ces blancs qui venaient chercher leur médicament dans la pharmacie du quartier souffraient sûrement autant que nous de cette immigration mal gérée, qu’ils n’étaient ni responsables de la colonisation, ni du parcage des noirs et des arabes dans ces tours de béton et il m’en a fallu du temps pour me réconcilier avec ce pays, qui ne sera jamais tien mais qui est mien en définitif …..

 

 

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