Se faire plaiz

8h30, la vente en ligne de sous-vêtements de grande marque s’ouvre. J’avale machinalement mon Earl Grey et me pose devant mon ordinateur, décidée à renouveler ma garde Wonderbra. Avant même d’accomplir la Salât de l’aube, je dégaine ma carte bleue et choisis une dizaine d’articles, un  ensemble pour chaque occasion. Une montée d’adrénaline me saisit, je m’affale sur mon fauteuil de bureau, fière de mes achats comme un amant essoufflé après avoir assouvi un long désir pénible. Je souris, je souris bêtement : je me suis fait plaisir ! Dans 6 à 10 jours ouvrés, je vais recevoir un paquet contenant  strings, tangas, culottes brésiliennes, brassières, soutien-gorge sans armatures… Je m’extasie déjà à l’idée de les porter et défiler chez moi, sensuellement et solitairement. Soudain je me sens ridicule. J’ai passé 1h ce matin à choisir, comparer, estimer des sous-vêtements et au terme de mes achats, une pulsion vampirique s’est à nouveau emparé de mon être : encore acheter des accessoires pour la plage, une jupe fourreau, une robe à fleurs etc…. Avoir cette liberté d’acheter, et l’illusion de devenir plus sexy, plus indépendante, plus puissante dans cette société où la consommation régit nos modes de vie.

Cette expression employée pour justifier nos pulsions hédonistes me revient en tête : il faut se faire plaiz , et moi de penser à ma mère.

Jamais je ne t’ai vue te faire plaiz. Les rares mariages où tu nous trainais constituaient de rares occasions où je te voyais t’apprêter un peu, vaporiser quelques gouttes de parfum sur ta robe sétifienne, appliquer un léger tracé de rouge à lèvres pour le retirer, affirmant que ça faisait trop vulgaire. Je ne t’ai jamais vue te préparer une douceur  et la manger égoïstement sans en couper quelques morceaux et la partager avec nous. Nous faire plaisir, c’était te faire plaisir.

J’ai longtemps réfléchi au  sens de tes sacrifices, à ses dérives également, je dois avouer.

Baba et toi n’avez jamais eu à cœur et à soucis votre épanouissement personnel. Ce genre de considération moderne venait après les courses, le loyer, le nombre de pommes de terre qu’il restait pour finir le mois, les fournitures scolaires, etc…

Aujourd’hui je regarde en arrière et il me semble qu’un monde d’objets connectés, d’amoncellements de vêtements et fioritures nous éloigne de vous. Les années ont passé, il n’y a plus de factures à payer, plus de petites bouches en croissance à contenter, plus de tirelires, constituées à partir de boite de conserves, à remplir pour prévoir les coups durs. Les enfants ont grandi, ils gagnent leurs vies maintenant mais tu continues à collecter les bons de réduction des grandes surfaces, à farfouiller comme une chercheuse d’or dans les bacs des invendus ce qui pourrait servir à l’un de nous ou à l’un de nos enfants. Toujours pragmatique, toujours à la recherche de l’utile.

Il fut un temps où je te haïssais pour ça : à toute occasion, tu  avançais fièrement  qu’on trouverait moins cher ailleurs.

C’était ta manière à toi de te faire plaiz : avoir la satisfaction d’avoir fait une bonne affaire, d’avoir peu dépensé et d’avoir su conserver quelques pièces pour répondre à un besoin prochain.

Il faut vivre avec son temps, et accepter humblement d’être favorisé par ce bond générationnel. J’aime l’idée d’avoir l’espace mental pour me questionner sur la pertinence de mes besoins, sur mes envies et mes rêves. Tu n’en as pas eu l’occasion, Yemma. L’urgence de survivre, toi et tes 6 enfants dans le pays des colons a toujours prévalu. Les tressautements douloureux dont ton cœur souffrait à chaque coup dur masquaient le tintement régulier de ses battements.

A vos sacrifices !

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